10 04 17

Troubles midis : un incroyable témoignage !

 

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« Dès la première phrase, nous sommes avec Catherine Melchior Sana, nous quittons notre monde pour rejoindre le sien », telle est la première phrase de la préface. « Troubles midis » raconte quelques moments de la vie d'une « personnalité limite », soit quelqu'un qui est borderline.

Ce sont de larges pans de vie, des tranches découpées à vif dans l'âme. L'auteure parvient à faire passer des descriptions incroyables de la douleur intérieure. Ce trouble est vertigineux, inquiétant, tellement ressenti à la lecture.

L'avant-propos de Géraldyne Prévot-Gigant, psychothérapeute, éclaire fort bien le roman et donc tous ces problèmes que ressentent les personnes atteintes de ce trouble. Elle nous donne par exemple les symptômes qui sont visibles dans une relation de couple : les efforts pour éviter abandon réel ou imaginaire, l'alternance d'idéalisation et de dévalorisation, l'absence de sentiment solide d'identité, une impulsivité dans deux domaines au moins (dépenses, sexe, toxicomanie, conduites à risque, troubles alimentaires...), des menaces suicidaires et automutilations, une instabilité affective...

Mais une fois que le borderline aura suivi une psychothérapie et trouvé son équilibre, il aura toujours cette générosité dénuée d'égocentrisme et toutes ces caractéristiques : Sympathie, disponibilité, curiosité, ouverture d’esprit, créativité, intelligence, caractère fort, modestie...

 De mémoire, je retiens deux « moments » du livre : La vie est pareille à ce retour de pêche en mer, où l'on rejette les trop petits crabes qui en meurent. L'un d'eux sera sauvé par un enfant. Et aussi ce malaise devant l'envahissement de Sandrine, sans que la narratrice n'ose la contrecarrer.

Mais le style est, lui aussi, de la meilleure facture ! Voici, par exemple, le premier paragraphe du premier chapitre :

« C'était une partie d'elle. Elle ne savait ni pourquoi ni comment revenaient à son, esprit de vastes champs pourfendus par un chemin droit goudronné et, plus loin, ces arbres grandioses dessous lesquels un petit sentier de terre incrusté de cailloux plongeait dans l’ombre fraîche des branches lourdes de feuillages gras entremêlés. »

Et quelques bribes picorées dans « Troubles midis » :

« J'imagine combien les gens sont inaptes à se comprendre. Il suffit de regarder les informations télévisées pour en avoir la preuve. Guerres à gogo, internationales, nationales, de voisinage, de couples. »

« C'est l'insatiabilité de la « passoire » laissant écouler l'amour au fur et à mesure qu'il est offert. »

« Que dois-je faire ? - Apprendre – Apprendre? - Que tu existes en être de bien, qu'il y a un nom pour chaque émoi et que tout ce qui te trouble peut te rendre forte. »

Ce roman témoigne, décrit, donne à penser par l'émotion de l'histoire et la qualité de l'écriture mise à son service. On en sort enrichi et grandi.

 

Jacques MERCIER

 

« Troubles midis », roman, Catherine Melchior Sana, Ikor éditions décembre 2016, A5 14,8X21 cm 208 pp, 16,20 euros.

 

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07 04 17

Massacre à la machette…

Le génocide des Tutsi au Rwanda.jpgConstitutionnaliste et politologue belge, Filip Reyntjens est professeur émérite de droit et de sciences politiques à l'université d'Anvers. Ancien expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda, il a aussi participé à l'élaboration de la Constitution rwandaise.

Il a fait paraître à Paris, aux Éditions des Presses universitaires de France, dans la collection « Que sais-je ? », une brillante synthèse historique sur Le génocide des Tutsi au Rwanda, perpétré d'avril à juillet 1994 et qui fut exceptionnel par son envergure, sa rapidité et son mode opératoire : plus d'un demi-million de victimes ont été exterminées en cent jours.

Elles sont généralement tombées sous les coups d'un très grand nombre d'assassins ayant eu recours à des armes rudimentaires.

L’auteur tente de comprendre les ressorts de cette tragédie en répondant à des questions simples : comment s'est-elle déroulée ? Quelles en ont été les causes, lointaines ou plus immédiates ? Quelles séquelles a-t-elle laissées, au Congo notamment ?

Il montre aussi que ce génocide n'appartient pas qu'à l'histoire, car il reste un enjeu politique contemporain, tant au Rwanda qu'ailleurs, notamment en France où les controverses restent intenses et où les termes du débat sont souvent violents [1].

Et insultent la mémoire des victimes, Tutsi, Hutu modérés, Twa et casques bleus belges…

Bernard DELCORD

Le génocide des Tutsi au Rwanda par Filip Reyntjens, Paris, Éditions des Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? », avril 2017, 127 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 17,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 9 € (prix France)

 

[1] Le gouvernement français était alors dirigé par Édouard Balladur tandis que François Mitterrand exerçait la présidence de la République, et leur attitude face aux crimes perpétrés par les génocidaires hutu, très nombreux dans l’armée rwandaise dont beaucoup de cadres avaient été formés dans l’Hexagone, est à tout le moins sujette à caution, voire pire…

07 04 17

« La haine est fille de la crainte. » (Tertullien)

Le Grand Menu.jpgAuteure de textes majeurs comme Ma robe n'est pas froissée, Décidément je t'assassine, Décollations, Le Ravissement des femmes et, en poésie, Celles d'avant, Juin, Les Mots arrachés, Rouge au bord du fleuve, la poétesse et romancière belge Corinne Hoex (°1946) a commencé sa carrière des lettres avec Le Grand Menu, son premier roman, paru en 2001 aux Éditions de l’Olivier à Paris puis réédité à Bruxelles en 2010 aux Impressions nouvelles et en 2017 dans la collection « Espace Nord », un formidable livre coup de poing qui ouvrait la voie à une œuvre orientée vers l'exploration aiguë, pénétrante, des liens de famille et de l'abus de pouvoir.

En voici le synopsis :

Un univers fermé. Une grande maison bourgeoise aux portes closes. À l’intérieur, tout est impeccable, les cuivres sont polis, les meubles sont cirés. L’air est irrespirable. Une petite fille est là, docile et sage. Elle observe la maison et les deux adultes qui l’habitent. Papa est le meilleur. Maman est la plus forte. Ils occupent toute la place et décident de tout : l’hygiène, les repas, l’habillement, l’éducation, et l’amour.

La petite fille est sous leur emprise absolue. Elle souffre de ne jamais leur convenir. Alors, elle raconte ce qu’elle voit. L’huître qui a mal comme un œil quand sa mère l’extrait de la coquille. La tendresse de son père pour une araignée qu’il pourrait écraser du doigt. Et la complicité érotique de ses parents au moment du dessert.

Les repas sont pour elle des moments douloureux, interminables, où elle se trouve forcée d’avaler ce qu’on lui impose, au sens propre comme au sens figuré (d’où le nom du roman : le Grand Menu). Son malaise, contenu toute la journée, s’amplifie le soir dans le noir de sa chambre : la nuit, c’est un frottement, une bête qui rampe : le bruit de sa pantoufle sur le parquet ciré.

Avec rigueur et retenue, sans analyse ni commentaire, mais en un constat incisif, d’une justesse absolue, Corinne Hoex nous décrit ce monde inquiétant, nous rendant témoins de la tragédie muette que vit sa narratrice. [1]

Qui est bien entendu elle-même…

Bernard DELCORD

Le Grand Menu par Corinne Hoex, postface de Nathalie Gillain, Bruxelles, Éditions Espace Nord, mars 2017, 155 pp. en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 8,50 €.

 

[1] Source : http://espace-livres-creation.be/livre/le-grand-menu/

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07 04 17

« Un compositeur de l’inouï… »

Gabriel Fauré.jpgJacques Bonnaure, professeur agrégé de lettres, est critique musical. Il collabore notamment à La Lettre du musicien, Opéra Magazine et Classica. Il a publié un Saint-Saëns (2010) et un Massenet (2011) ainsi que, tout récemment, un Gabriel Fauré dans la collection « Classica » des Éditions Actes Sud.

Élève de Camille Saint-Saëns à l’école Niedermeyer et maître de Maurice Ravel au Conservatoire de Pais, Gabriel Fauré, né à Pamiers (Ariège) en 1845 et mort à Paris en 1924, est un pianiste, organiste et compositeur français célèbre pour son Requiem (1887), ses compositions orchestrales (Pavane, 1887, Pelléas et Mélisande, 1898, Masques et Bergamasques, 1919), sa musique pour piano (Valses-Caprices, Impromptus, Nocturnes, Barcarolles, Préludes…), sa musique de chambre (sonates pour violon et piano, sonates pour violoncelle et piano, Trio pour piano et cordes, quatuors pour piano et cordes, quintettes pour piano et cordes, Quatuor à cordes, Élégie, 1880, Romance sans parole), ses mélodies (Cinq mélodies de Venise, 1881, L'Horizon chimérique, 1921), La Bonne Chanson, 1892-1894, sur des poèmes de Paul Verlaine, et son opéra en trois actes Pénélope (1913).

Voici ce qu’en écrit Jacques Bonnaure :

« Compositeur très en vue, qui fut un charismatique directeur du Conservatoire de Paris, considéré avec Debussy et Ravel comme l'un des trois grands noms de la musique française de son temps, auteur de quelques pages célèbres, Gabriel Fauré n'en est pas moins un artiste mystérieux et méconnu.

Peu carriériste, grandi dans l'ombre de son aîné et ami Camille Saint-Saëns, il s'affirma peu à peu comme un maître d'une rare subtilité, refusant les brillantes séductions de la musique symphonique, alors en pleine expansion en France, pour explorer les sortilèges de la mélodie, de la musique pour piano et de la musique de chambre. 

Ce fut, pour la meilleure part de son œuvre, un compositeur de l'inouï. »

À l'instar de tous les volumes de la collection « Classica », cette biographie passionnante est en outre enrichie d'un double index, de repères bibliographiques et d'une discographie.

Bernard DELCORD

Gabriel Fauré par Jacques Bonnaure, Arles, Actes Sud, collection « Classica », avril 2017, 190 pp. en noir et blanc au format 10 x 19 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 18 € (prix France)

05 04 17

« Je n'invente rien, je redécouvre. » (Auguste Rodin)

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Auguste Rodin (1840-1917) est considéré comme le père de la sculpture moderne.

A l’occasion du centenaire de sa mort, la Réunion des musées nationaux – Grand Palais et le musée Rodin à Paris présentent jusqu’au 31 juillet 2017 « Rodin. L'exposition du centenaire » où l’on peut voir ses plus grands chefs-d'œuvre (Le Penseur, Le Baiser, Les Bourgeois de Calais…)

Le parcours retrace les rêves et les gloires de ce poète de la passion, maître incontesté et monstre sacré. Entre scandales et coups d’éclat, il révolutionne la création artistique avant Braque, Picasso ou Matisse, et la fait à jamais basculer dans la modernité.

L’exposition revient enfin sur son extraordinaire postérité auprès de générations d’artistes, de Carpeaux à Richier, en passant par Bourdelle, Claudel, Brancusi ou Picasso, donnant ainsi à voir et à comprendre la puissance de son génie. [1]

Parallèlement, les Éditions Gallimard et celles de la Réunion des Musées nationaux – Grand Palais ont publié, dans la fameuse collection « Découvertes Gallimard », rédigé par Catherine Chevillot [2], un bien joli petit livre-objet intitulé Rodin – L'invention permanente qui va à l’essentiel avec un texte limpide et des photographies qui se déplient pour comparer les œuvres de Rodin à celles de ses épigones.

Les Bourgeois de Calais au Musée de Mariemont (Belgique).jpg

Les Bourgeois de Calais au Musée de Mariemont (Belgique)

Écoutons l’auteure :

« Géant de la sculpture moderne, dont Le Penseur et Le Baiser sont des icônes, Auguste Rodin a tout osé : assemblage de formes préexistantes, utilisation de l'"accident", figures partielles, collages, dessin très libre, travail sur la photographie...

(…)

Des générations d'artistes ont redécouvert un Rodin moderne, insolite, expérimental.

De sa sensibilité esthétique est issue une sculpture dont le naturalisme expressif conserve un attachement à la figure humaine : visages ardents, expressions exacerbées, épidermes frémissants, corps où la chair palpite.

Rodin reste le "maître inépuisable". »

Et incontestable !

Bernard DELCORD

Rodin – L'invention permanente par Catherine Chevillot, Paris, Éditions Gallimard & Rmn-Grand Palais, collection « Découvertes Gallimard », mars 2017, 32 pp. en quadrichromie au format 12,4 x 17,6 cm sous couverture Integra en couleurs, 9,20 € (prix France)

Informations pratiques :

GRAND PALAIS, GALERIES NATIONALES

3, avenue du Général Eisenhower

F-75008 Paris

Serveur vocal : 00 33 (0)1 44 13 17 17

ENTRÉE DU PUBLIC

Entrée Clemenceau, place Clemenceau, 75008 Paris

Entrée Square Jean Perrin, Champs-Élysées, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris

Entrée Winston Churchill, avenue Winston Churchill, 75008 Paris

ACCÈS DES PERSONNES À MOBILITÉ RÉDUITE

Avenue du Général Eisenhower – Porte B

HORAIRES

Jusqu’au 31 juillet 2017

Tous les jours de 10 heures à 20 heures

Nocturne le mercredi, le vendredi et le samedi de 10 heures à 22 heures

Fermé le mardi

Fermé le lundi 1er mai et le vendredi 14 juillet

L’exposition participe à la Nuit européenne des musées le 20 mai : entrée gratuite de 20 heures à minuit

Dernier accès à l’exposition : 45 minutes avant la fermeture

Fermeture des salles : à partir de 15 minutes avant la fermeture

TARIFS

Plein tarif : 13 €

Tarif réduit : 9 €

Tarif tribu (4 personnes dont 2 jeunes entre 16 et 25 ans) : 35 €

 

[1] Source : http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/rodin-lexposition-...

[2] Conservateur du patrimoine depuis 1987, Catherine Chevillot a été successivement adjointe au directeur du musée de Grenoble (1988-1990), conservateur au musée d’Orsay (section sculptures, 1990-1996), chef de la filière Sculpture au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (1999-2003), chef du service de la recherche du musée d’Orsay (2003-2008), conservateur en chef au musée d’Orsay pour la Sculpture (2008-2012). Elle dirige le musée Rodin depuis 2012, et a conduit une très importante campagne de rénovation de l’hôtel Biron, qui présente les collections léguées par Rodin à l’État français en 1916. Docteur en histoire de l’art, elle a soutenu en 2013 (Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense) une thèse intitulée « Paris, creuset pour la sculpture (1900-1914) ». (https://www.franceculture.fr/personne-catherine-chevillot...)

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01 04 17

Un drôle .. de poisson (d'avril)

Pouvait-on rêver meilleure date qu'un premier avril pour le témoignage d'une poignante mystification ...

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C'est par une pudique litote que Line Renaud narre, avec la complicité du réalisateur et scénariste Bernard Stora, une récente mésaventure qui l'a meurtrie, celle d'un abus de confiance perpétré par l'une de ses fans, voici bientôt cinq ans.  La célèbre actrice, chanteuse, femme généreuse et engagée,  repasse en son esprit, la séquence de l'imbroglio,  le fil d'événements qui ont anesthésié sa vigilance, celle de sa garde rapprochée,  et nous livre, ce faisant, un récit passionnant.

La prime rencontre avec  "Jenny"-  Jennifer Lange - date de novembre 2002. La jeune fille a 17 ans. Fan intégrale, obsessionnelle de Line Renaud, elle la retrouve dans sa loge du théâtre du Palais Royal,  au terme d'une représentation de Poste restante . Jenny est accompagnée de sa mère, Odile,  et soumet à Line le dossier - volumineux - de tous les articles, photos, documents rassemblés sur son idole.  Discrète, intelligente, efficace, Jenny entre ainsi  dans la vie de Line, dans son intimité,  s'y meut, dix ans durant, à la manière d'un "agent dormant"...

"Jenny n'était pas ma fille, je n'étais pas sa mère,  ne souhaitais pas l'être, n'y pensais même pas. Elle tenait sa place, moi la mienne, j'appréciais sa discrétion, nos rapports excluaient toute ambiguïté. C'est assurément la réponse que  j'aurais faite si on m'avait questionnée sur ce point.

La suite allait amplement démontrer mon erreur."

 C'est en 2012 que tout se corse.  Affaiblie par quelques soucis de santé, la désormais octogénaire songe peu à peu à sa succession, à la dévolution de La Jonchère - la demeure lui est chère, elle l'a aménagée avec Loulou Gasté - et de sa fondation Line Renaud-Loulou Gasté. Attributaire d'un héritage aussi inattendu que colossal , Jenny propose, partant, d'acheter la maison et en garantit à son occupante, l'usage à vie....On ne peut rêver plus grande dévotion, plus extrême délicatesse. Et c'est ainsi que rassérénée, Line Renaud se laisse totalement berner, tant il est vrai que le jeu de la confiance permet d'avaler des couleuvres, de ne pas remarquer de discrets changements d'attitude dans le chef de la future propriétaire...

Une manipulation qui relève de la pathologie plus que de la malveillance.

Un récit addictif, assurément.

Apolline Elter 

Une drôle d'histoire, Line Renaud, récit écrit avec Bernard Stora, Ed. Robert Laffont, janvier 2017, 250 pp

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31 03 17

En route

Entorse à nos vendredis d'agenda, je vous propose, ce jour, chronique d'une très belle écoute audiolivresque, laquelle pourrait bien accompagner la route de vos vacances pascales..

C'est tout le bonheur que je vous souhaite

 

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«Il m'aura fallu courir le monde et tomber d'un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j'ignorais les replis, d'un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.
La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.
Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.»

Berezina ( Ed. Guréin, 2015)  n'aura jamais si bien porté son nom.  La mère de Sylvain Tesson décède au moment où il entreprend sa rédaction; l'écrivain chute d'un toit de dix mètres de haut,  le 21 août 2014, à peine en a-t-il soumis le texte en vue de  la publication. Coma, revalidation, .. le miraculé décide aussitôt de concentrer sa soif d'espaces, de conquêtes, à celles de la France rurale, de découvrir sa patrie dans son "hyperruralité" selon le terme qui sévit alors. Ce faisant, il va à la rencontre des gens et de lui-même, tant il est vrai que la marche à pieds, hors des sentiers battus et du temps, ouvre à pleins battants, l'accès à notre intériorité.

Cédric Gras, l'écrivain voyageur, rejoint un temps, son compagnon des grands espaces.

Je vous conseille vivement cette lecture, porteuse de merveilleux horizons, merveilleusement portée par la voix de Grégori Baquet.

Apolline Elter

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, récit, Ed. Gallimard, oct 2016, Ecoutez/Lire, mars 2017, texte intégral lu par Grégori Baquet, durée: 4h

 

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30 03 17

Ici, l’ombre…

Gaspard de Cherville (cover).jpgDans Gaspard de Cherville, l’autre « nègre » d’Alexandre Dumas (Paris, Honoré Champion), le chercheur belge Guy Peeters [1] a tenté de restituer la personnalité d’un écrivain oublié ou occulté depuis plus d’un siècle et d’éclairer la relation et les rapports de travail qu’il a entretenus avec Alexandre Dumas de 1852 à sa mort.

Écoutons le biographe :

« Alexandre Dumas, né le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts (Aisne) et mort le 5 décembre 1870 à Puys, près de Dieppe (Seine-Maritime), a publié de nombreuses œuvres qu’il a achetées à des écrivains sans notoriété qui se voyaient rebutés par les éditeurs. Avec le nom de Dumas sur le manuscrit, ils le savaient, les portes s’ouvraient toutes grandes.

Mais Dumas a eu aussi deux collaborateurs – des “nègres”, disait-on –, avec lesquels il élaborait, parfois au jour le jour, ses romans-feuilletons.

Le premier d’entre eux, Auguste Maquet, est le co-auteur des Trois Mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo et de bien d’autres best-sellers qui n’auraient pas vu le jour sans lui.

Quelques années après que Maquet, faute d’être rétribué, a mis fin à la collaboration, Dumas a recruté, en 1856, un second “nègre”, Gaspard Pescow, marquis de Cherville, né à Chartres (Eure-et-Loir) le 11 décembre 1819 et mort à Noisy-le-Roi (Seine-et-Oise) le 10 mai 1898, qui va écrire avec lui dix romans et une pièce de théâtre.

Tâche ardue, car peu de travaux existent sur le sujet, et Cherville n’a pas laissé de mémoires. Il s’est refusé à les rédiger par pudeur, en ce qui concerne sa vie privée, et par amitié et refus de ternir l’image de Dumas qui l’avait sauvé de la misère alors qu’il végétait, ruiné, sans travail et exilé en Belgique.

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La correspondance Dumas-Cherville, assez rare, ne suffit pas à rendre compte des relations des deux écrivains. Subsistent, par contre, à la Bibliothèque Nationale de France et à celle de l’Arsenal, de nombreuses lettres adressées par le marquis à l’éditeur Jules Hetzel, qui a été son mentor, et au romancier et dramaturge Jules Claretie, pendant et après sa collaboration avec le romancier. Restent aussi, disséminés çà et là dans les œuvres de Cherville, écrites seul ou en collaboration, et dans ses innombrables articles, des éléments autobiographiques intéressants. Enfin, il est utile de découvrir de visu les lieux où a vécu cet écrivain : Chartres et Saint-Priest, Chapelle-Guillaume (Eure-et-Loir), Bruxelles, Spa, La Varenne-Saint-Hilaire...

Reconstruire la biographie de Gaspard de Cherville, ce n’est pas seulement éclairer la trajectoire chaotique d’un homme et des écrits qu’il a produits avec Dumas ou qu’il a publiés sous son nom. C’est aussi récolter des informations sur le Dumas des dernières années, plus rarement approché que celui des débuts triomphants, et sur ses pratiques d’écriture. C’est encore, entre autres, constater que Victor Hugo a recueilli dans Napoléon le Petit le témoignage direct de Cherville sur les massacres bonapartistes du 4 décembre 1851 ; remarquer les rapports tendus qu’ont entretenus Hetzel, Dumas et Cherville avec un éditeur belge ; revenir sur le rôle important qu’a tenu Noël Parfait, l’infatigable secrétaire d’Alexandre Dumas ; juger l’attitude de Dumas fils à l’égard du collaborateur de son père...

Enfin, et ce n’est pas la seule surprise, découvrir le jeune Émile Zola demandant conseil pour sa carrière à Gaspard de Cherville et s’inspirant plus tard de textes et de réflexions du marquis pour écrire certains épisodes de La Terre. »

“Vous savez ce que je vous ai dit le jour de notre première collaboration, et ce que je vous ai répété vingt fois depuis, écrivait Dumas à Gaspard de Cherville : en littérature, le doute de soi n’est pas de la modestie. Vous doutiez de vous, et vous aviez tort ; vous pouviez faire mieux, et vous faisiez aussi bien que ceux qui tiennent les feuilletons des plus grands journaux”.

Tout montre qu’Alexandre Dumas ne le méjugeait pas et que Cherville a eu le tort de ne pas assez l’entendre… »

Une biographie passionnante, claire, sans jargon, nourrie de nombreux inédits et parsemée d’anecdotes amusantes, susceptible d’accrocher tant les spécialistes avertis de l’œuvre de Dumas que les dix-neuviémistes en général ou les lecteurs curieux.

Bernard DELCORD

Gaspard de Cherville, l’autre « nègre » d’Alexandre Dumas par Guy Peeters, Paris, Éditions Honoré Champion, collection « Romantisme Modernité », février 2017, 550 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 23,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 95,00 € (prix France)

 

[1] Licencié et agrégé en philosophie et lettres de l’Université Libre de Bruxelles, Guy Peeters (°1947) consacre ses recherches à la vie et à l’œuvre de quelques écrivains du XIXe siècle : hommes de lettres engagés, comme Victor Hugo, Lamennais, Béranger ou Lamartine. Les Cahiers d’études sur les Correspondances du XIXe siècle, les Actes du Colloque international Lamartine de Mâcon, Nineteenth-Century French Studies (New York), entre autres, ont accueilli quelques-uns de ses travaux.

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30 03 17

Pureté rayonnante

product_9782070107124_195x320.jpg" Son coup de téléphone vient de tout balayer."

 De fait, on voudrait tous l'avoir connu, côtoyé le Père Deau.

Professeur d'Anne Wiazemski et de son frère,  au Collegio Francia de Caracas (Venezuela), l'ecclésiastique renoue avec son élève, quelques décennies  plus tard, après avoir reconnu sa voix sur les ondes radiophoniques de France Inter.  Il est rentré en France et vit à Bordeaux une retraite méritée.Les souvenirs d'une relation hors du commun, d'estime et de confiance, jaillissent dans la mémoire de l'écrivain, relation malencontreusement dissoute par l'effet d'une tierce malveillance.

"Nous n'évoquions jamais ce rendez-vous matinal, c'était tacite. Une sorte de rituel que nous avions établi sans jamais le décider et qui nous réjouissait autant l'un que l'autre. Le père Deau me traitait comme une égale, je trouvais cela naturel et de fait, lors de ces discussions, c'était comme si nous avions le même âge. Très animés, nous remontions et descendions l'allée jusqu' à ce que la cloche du collège annonce le début des Cours."

Honni soit qui mal en pense.  

L'hommage que l'écrivain rend à son ancien professeur - elle le retrouve à Bordeaux, fief de la famille Mauriac , échange avec lui coups de fil et correspondance - restitue sa bienveillance, sa pureté rayonnante.

On aimerait l'avoir côtoyé

Un portrait bienfaisant

Apolline Elter

Un saint homme, Anne Wiazemski, récit, Ed. Gallimard, janvier 2017, 120 pp 

 

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25 03 17

Edmonde Charles-Roux

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 " (...) la vieillesse l’a rayée de ses listes. Sa vivacité intellectuelle est absolue, un modèle du genre. On la dit féroce mais j’avoue que je suis tombé amoureux. La conversation, qui a duré quatre heures, fut ponctuée d’éclats de rire. Edmonde incarne pour moi une certaine idée de la littérature française, une Germaine de Staël."

Ce serait faire injure à Edmonde Charles-Roux( 1920 -2016) que de tracer d'elle un portrait de complaisance. Jean-Noël Liaut lui rend un vrai hommage qui révèle,  de sa vie,  les lignes de force - elles sont nombreuses - sans rien occulter de son tempérament, des paradoxes d'une "femme oxymore"  , libertine, libre.

Issue d'une famille patricienne d'origine marseillaise,  infirmière, résistante de guerre, Edmonde entre , en 1948, au siège français du magazine Vogue, pour y assister Michel de Brunhoff - l'oncle de... Babar - qui en est rédacteur en chef depuis 1929.

Grand bien fera au célèbre magazine dont la jeune femme prendra les rênes en 1954

"Edmonde est la messagère d’un autre univers, elle comprend les règles de l’élégance traditionnelle, qui est le sceau de la revue, mais elle sait aussi que les priorités des femmes ont changé depuis la guerre."

 Belle, intellectuelle, déterminée,  Edmonde pratique"l'amphibie sociale" qui lui confère pareille aisance quelle que soit l'extraction sociale de son interlocuteur. Elle épouse, le 30 octobre 1973, son amant, Gaston Deferre et se consacre tout à lui, à  son engagement politique, marquant de sa touche personnelle, l'aboutissement de plusieurs projets culturels. 

Biographe de Don Juan d'Autriche, de Coco Chanel - c'est la lecture de L"Irrégulière qui suscite en  Jean - Noël Liaut sa propre vocation - et d'Isabelle Eberhardt, sa soeur "edmondienne", Edmonde Charles-Roux est élue à l'Académie Goncourt, le 13 septembre 1983. Sentant ses forces décliner - elle a 93 ans. - elle renonce à sa présidence du Prix, fin 2013. C’est Bernard Pivot qui prend sa succession.

Premier biographe de cette femme hors du commun, Jean-Noël Liaut réalise un portrait passionnant, au  souffle d'écriture remarquable

Une lecture vivement conseillée

Apolline Elter

Elle, Edmonde, Jean-Noël Liaut, biographie, Ed Allary, janvier 2017, 200 pp

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