07 09 17

Revanche concentrationnaire

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 Récemment révélée au grand public par l'attribution, fin 2016,  du prix Femina de l'essai à sa biographe, Ghislaine Dunant ( Charlotte Delbo, La vie retrouvée, Ed. Grasset, août 2016, 608 pp) Charlotte Delbo (1913-1985)  résistante communiste, internée aux camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  avait très peu de chance de survivre, du moins moralement, à l'enfer concentrationnaire.  Elle perd son mari, Georges Dudach, fusillé fin mai 1942, quelques semaines après leur arrestation conjointe, le 2 mars 1942,  et connaît, au sortir des camps,  quelques épisodes de dépression.

Mais elle choisit de se tourner vers la vie,  de s'offrir d"éclatantes revanches " comme elle le promet dans une lettre adressée à Louis Jouvet, peu après sa libération. Elle le fait, construit une oeuvre rare,  puissante, singulière, cathartique, englobant en cette sorte de testament littéraire, ses pairs, compagnons de l'enfer.

Quitter Auschwitz par l'écriture

Entrée en contact avec l'écrivain lors de la rédaction de son suffocant  Kinderzimmer (roman, Ed. Actes-Sud, 2013), Valentine Goby est saisie par la puissance verbale de son écriture, d'un travail sur la langue qui tente de nommer l'indicible, de s'en affranchir, de témoigner pour ses compagnes non "Revenue[s] d'entre les morts'.

"Auschwitz y surgit en textes souvent courts, scènes tantôt hallucinées, tantôt d'une sidérante acuité, sensations vives, poèmes, récits du retour déclinés à la façon d'une litanie. C'est une mosaïque de visions stroboscopiques, de sons sans raccords, qui en dépit de la monotonie du décor, la boue, la neige à l'infini, ne forment jamais complètement paysage. La glace. Le ruisseau. La civière, les mortes tête pendante. L'appel. La tulipe à la fenêtre d'une maison isolée. Le block. La soif. La terre au fond des tabliers. Un râle, la nuit. Auschwitz est une expérience du fracas restituée tesson après tesson, et l'écriture une entreprise d'ordre archéologique." 

L'essayiste, romancière, balise sa démarche, le processus de sa quête - c'est par la non-juive Charlotte Delbo que la non-juive et partant, peut-être moins "autorisée",  Valentine Goby a accès à Auschwitz - et d'une révélation sidérante de solidarité:

"C'est mon voyage et non le sien. Je ne détiens aucune clé, j'ignore bien des motifs souterrains, des intentions silencieuses, conscientes ou inconscientes de Charlotte Delbo, j'émets seulement des hypothèses. Je cherche des clés moins en elle qu'en moi. Ce que j'écris, c'est un regard. Une tentative de décryptage du processus intime à l'œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre, l'une à l'autre; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie."

Une solidarité qu'on retrouve -  du moins, je le crois, en infusant les extraits présentés - dans l'écriture même de cet hommage,  de cette rencontre d'âmes.

Qui en saisit les paradoxes, les côtés dérangeants:

"Jusqu'à la lecture de Charlotte Delbo, ces heures passées sous les néons de la bibliothèque Clignancourt, j'aurais juré aussi qu'un déporté était toujours mort à lui-même, en dépit de toute volonté. C'est une des raisons pour lesquelles l'écriture de Charlotte Delbo dérange: par sa grâce, elle peut refuser de vivre en victime."

Apolline Elter

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Biographies | Commentaires (0) |  Facebook | |

07 09 17

Opuscule : une idée géniale !

opuscule_1.jpgOpuscule_2_-_HD_-_Thierry_Coljon_-_TCJ_N_EXISTE_PAS_-_bord_noir.jpgQuelle excellente idée que cette collection « Opuscule » ! Un petit format carte postale, à peine 50 pages et une parution hebdomadaire... Elle vient de commencer en septembre et j'ai donc pu lire les deux premiers numéros (avant de m'y retrouver moi-même!).

Ce qui frappe c'est la facilité avec laquelle nous entrons dans un univers : on est happé par le format, la tension nécessaire à la création d'un tel court texte (un petit roman, une grande nouvelle?) et la diversité des thèmes.

Eric Neirynck avec « L'apostrophe Bukowski » se sert de ce passage légendaire en 1978 de cet auteur ivre-mort chez Bernard Pivot. C'est vivant, plein de dialogues savoureux, avec des documents d'époque... Quant au style, il ne m'étonne pas que l'auteur ait consacré un livre à Louis-Ferdinand Céline !

Thierry Coljon avec « TJC n'existe pas » c'est autre chose. Ce journaliste musical du Soir avait tout en mains pour imaginer un succès international « à la Daft Punk » d'un artiste belge, donc anonyme. Qui s'y cache ? On est avec le narrateur dans les coulisses du show-biz. « Cette histoire, je l'ai d'abord rêvée » explique Thierry Et puis, au fil du temps je l'ai brodée pour le seul plaisir de m'amuser » J'ajoute : et pour notre plus grand plaisir ! J'attends avec impatience la sortie du suivant, le N°3 : « Fumer des gitanes » écrit par Isabelle Wéry !

 

Jacques MERCIER

 

L'apostrophe Bukowski – Eric Neirinck, Édition Lamiroy, collection Opuscule N°1 – 44 pp, 10cm/14cm. 4 euros www.lamiroy.net

TCJ n'existe pas – Thierry Coljon, Édition Lamiroy, collection Opuscule N°2 – 40 pp, 10 cm/14 cm. 4 euros www.lamiroy.net

Écrit par Jacques Mercier dans Belge, Jacques Mercier, Nouvelles | Commentaires (0) |  Facebook | |

06 09 17

Le génie du coeur

Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie.
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; 

 s'exclame le jeune Alfred ( de Musset 1810-1857) dans une de ses Premières poésies, adressée à un mystérieux Edouard B.Frappe-toi-le-coeur.jpg

Un (presque) hémistiche que la célèbre romancière fait sien, projetant le lecteur au...coeur d'un des romans les plus impitoyables qu'elle ait écrits.

Un roman qui commence tel un conte de fées, autour de Marie, une jeune beauté provinciale de 19 ans - en 1971 - convaincue que ses atouts la destinent  à un avenir aussi jouissif que la jalousie qu'elle suscite en son entourage.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence." 

Mariée un peu trop hâtivement à Olivier,  jeune et beau pharmacien du cru, Marie accouche tout aussi prestement d'une ravissante Diane et d'une indifférence abyssale envers le fruit de ses entrailles.

" C'est fini . J'ai 20 ans et c'est déjà fini. Comment la jeunesse peut-elle être si courte "

Et la jeune femme de développer, en même temps qu'un certain bovarysme,  une insidieuse et féroce jalousie envers sa délicieuse petite fille, laquelle nourrit  a contrario envers sa "déesse"-mère un sentiment d'amour absolu.

Les naissances de Nicolas mais surtout de Célia que Marie étouffe d'un amour démesuré vont exacerber le sentiment d'injustice, la souffrance infligés à son aînée:

"  Diane cessa d'être un enfant à cet instant. Pour autant, elle ne devint ni une adulte ni une adolescente: elle avait 5 ans. Elle se transforma en une créature désenchantée dont l''obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle."

 Peut-on survivre à une telle carence affective, à un tel manque d'amour maternel? 

La réponse est oui.

Devenue cardiologue, Diane offre ses brillantes aptitudes au service d'Olivia Aubuisson, maître de conférences dont elle booste la carrière, tandis qu'elle emploie tout son coeur à entourer celui de Mariel Aubuisson, la fillette chêtive et délaissée du futur professeur de cardiologie.  La boucle de l'enfant trop peu, si mal aimé est ainsi scellée, celle de la jalousie aussi et des relations hautement toxiques dont Diane est l'inévitable cible.

Il est des coeurs frappés d'aucun génie

Qui dans leur vaine béance

N'offrent de nid qu'à la jalousie

Ou la cruelle indifférence.

Apolline Elter

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 170 pp

04 09 17

Au fil des jours…

Almanach des Terres de France 2018 .jpgL'Almanach des Terres de France 2018 compile une nouvelle fois le meilleur et l'essentiel des régions de l’Hexagone.
 
Depuis sa création en 2008, cette parution annuelle égrène les 365 jours de l'année, au fil des saisons et au gré de ses rubriques.
 
Dans ses 320 pages, en images et en textes, vous dénicherez les produits des terroirs français (gastronomie, recettes, étapes gourmandes…), vous vous engagerez sur des chemins de traverse (lieux insolites, promenades, maisons de personnalités…), vous mettrez à profit des astuces pratiques (maison, bricolage, jardinage, bons plans, petits gestes écologiques…), vous garderez l'esprit en éveil (dictons, subtilités de la langue française, personnalités régionales, patrimoines architecturaux, croyances populaires…), vous vous chouchouterez (conseils de vie, de santé, de bien-être…), vous vous plongerez dans des lectures variées et passionnantes (poèmes, citations, 52 extraits de romans de la célèbre collection « Terres de France »…)
 
Et bien d’autres choses encore !
 
Bernard DELCORD
 
Almanach des Terres de France 2018 par Gérard Boutet, Didier Cornaille, Marie-Charlotte Delmas et Isabelle Dupré, présentation de Pierre Legros, Paris, Éditions des Presses de la Cité, collection « Terres de France », septembre 2017, 320 pp. en quadrichromie au format 21,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs avec reliure à spirale, 19,95 € (prix France)
 
Pour vous, nous avons recopié dans cette compilation passionnante
la recette régionale suivante :
 
Pommes au four à la normande
 
Pour 4 personnes
 
Ingrédients :
 
4 pommes reinettes
70 g de sucre en poudre
20 g de beurre
15 cl de cidre
 
Recette :
 
Pelez et évidez les pommes.
Déposez-les dans un plat préalablement beurré.
Saupoudrez de sucre et coupe sur chaque pomme un petit morceau de beurre.
Versez le cidre dans le fond du plat et faites cuire 30 minutes au four à 180° C.

Écrit par Brice dans Bernard Delcord, Vie pratique | Commentaires (0) |  Facebook | |

02 09 17

Le déni d’un déni de mémoire…

 
L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927) .jpgMonique Slodzian est professeure à l'Institut national des langues et civilisations orientales.
 
Spécialiste de la Russie et de la littérature russe contemporaine, elle est l'auteure d'une dizaine de traductions, d'adaptations de romans et de pièces de théâtre d'écrivains russes et soviétiques.
 
En février 2017, quatre mois avant la mise en liquidation judiciaire des Éditions de la Différence à Paris, elle y a fait paraître un essai aussi passionnant que dérangeant intitulé L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927), dans lequel, à travers la narration de cette affaire judiciaire retentissante, elle met en accusation l’actuel gouvernement fasciste de l’Ukraine et ses méthodes tout à la fois infâmes, révisionnistes, pronazies et antisémites.
 
Écoutons-la :
 
« À l'heure où l'Ukraine revient sur le devant de la scène politique et où la France, faisant désormais partie intégrante de l'OTAN, semble frappée d'amnésie, il n'est pas indifférent de rappeler l'enjeu de ce procès qui eut un retentissement comparable à celui de l'Affaire Dreyfus.
 
Le 25 mai 1926, à l'angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine à Paris, un Juif russe naturalisé français à la fin de la guerre de 1914, Samuel Schwartzbard, assassine Simon Petlioura, l'ancien président du Directoire ukrainien (du 14 décembre 1918 au 5 février 1919).
 
Il le tient pour responsable du massacre de dizaines de milliers de Juifs lors de pogromes organisés par l'armée indépendantiste ukrainienne dont Petlioura est l'ataman général.
 
À l'époque, ce procès sensationnel qui dura huit jours et vit témoigner les plus grands noms de la science et de la littérature des années trente, a bel et bien mobilisé l'opinion française tout entière et fait la une de la presse internationale.
 
Ce grand élan pro-juif qui s'intercale entre la réhabilitation du capitaine Dreyfus en 1906 et les actes antisémites du gouvernement de Vichy correspond bien aux années où l'antisémitisme dans la société française connaît son plus bas étiage.
 
Au mitan des années vingt, les horreurs de la guerre hantent les esprits et un puissant sentiment d'empathie se lève en faveur des victimes des pogromes.
 
Les difficultés économiques se chargeront de souffler une nouvelle vague d'antisémitisme à partir de 1931.
Me Torrès, l'avocat de Schwartzbard, était cent fois fondé à bâtir sa plaidoirie sur l'horrifiante réalité des pogromes et à la clore dans un élan oratoire irrésistible : “Non, ce n'est plus vous, Schwartzbard, qui êtes en cause ici : ce sont les pogromes”.
 
Aujourd'hui, Schalom Schwartzbard, en dépit du verdict d'acquittement, reste pour les Ukrainiens “l'assassin à la solde de l'ennemi de l'Ukraine indépendante”. »
 
Après avoir rappelé qu’en 2015 le président nationaliste Porochenko a fait transférer toutes les archives nationales de son pays à l’Institut national ukrainien de la mémoire dirigé par l’historien patriotard Volodymir Viatrovytch, selon Monique Slodzian un « maître internationalement reconnu en matière de falsification de documents », et en restituant les tenants et les aboutissants de ce procès historique, l’auteure met en lumière la part plus qu’obscure du nationalisme ukrainien actuel naïvement défendu par l'Union européenne comme une pure aspiration à la liberté.
 
Un texte qui fait ouvrir les yeux !
 
Bernard DELCORD
 
L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927) par Monique Slodzian, Paris, Éditions de la Différence, collection « Politique », février 2017, 270 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en couleurs, 17,00 € (prix France)

02 09 17

Le déjeuner du 22 mai...68

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

31 08 17

Pauvre ...Baudelaire

Baudelaire au pays des singes.jpgLes singes, ce sont les Belges, c'est nous.

Voilà qui augure d'une belle approche de notre culture.

 Il est de notoriété publique que le célèbre auteur des Fleurs du Mal n'a pas aimé notre patrie, s'est vengé d'un accueil qui ne fut pas à la hauteur de ses espérances, dans un recueil de publication posthume, Pauvre Belgique.

 Biographe du poète ( Gallimard, collection Folio biographies, 2006), Jean-Baptiste Baronian nous trace la séquence des événements qui ont conduit l'écrivain à ce peu amène sentiment, en un essai alerte, vivant, en tous points passionnant.

 S'il quitte la France pour débarquer en Belgique, le 24 avril 1864, c'est parce que Charles Baudelaire a pris "Paris et la France en horreur"  ainsi qu'il l'écrit à sa mère, Caroline Aupick,  en lettre du 1O août 1863.  Son génie n'y est  pas reconnu à sa juste valeur et la condamnation  des Fleurs du Mal ne lui a pas valu la publicité conférée au Madame Bovary de son contemporain Gustave Flaubert.

 L'artiste incompris se fait donc inviter en notre plat pays pour rencontrer, à Bruxelles,  des éditeurs dynamiques, donner des conférences au Cercle artistique et littéraire, ancêtre du  "Gaulois"  et collaborer, de sa plume, au quotidien L'indépendance belge.

 Las, le succès n'est d'aucun rendez-vous.   Ses conférences sont des  fours -  il s'acharne,  en dispense gracieusement mais il n'est guère bon orateur - les éditeurs ne se pressent au portillon de son édition et L'indépendance belge entend bien se passer de ses services.

 De là à prendre la Belgique en aversion, il n'y a qu'un pas, que le génie aigri franchit allègrement.

Il prend des notes, se moque, fustige les moeurs, l'imbécillité des Belges, leur cuisine infecte - rédige même un pamphlet pour célébrer, à sa façon, le décès de leur Roi Léopold Ier.

 Que diable reste-t-il deux ans dans cette galère, dans un pays à ce point haïssable qu'il le  rend "sage par l'impossibilité de (se) satisfaire"  ?

 Parce qu'il veut rentrer en France la tête haute et.. les finances quelque peu rétablies.

 Ce ne sera pas le cas. 

 Il réintègre  son pays, en juillet 1866,  dans un état physique et cérébral pitoyable, pour y mourir un an plus tard, le 31 août 1867.

 Un triste anniversaire, dont nous célébrons, ce jour, les 150 ans

 Mais attention, tout n'est pas  sombre dans ce pénible séjour en La Grotesque Belgique: par le biais de son éditeur, Auguste Poulet-Malassis, Charles Baudelaire a rencontré l'artiste namurois,  Félicien Rops, un vrai ami. Nous reviendrons plus tard et longuement sur cette féconde amitié.  Arthur Stevens, frère d'Alfred et de Joseph,  le célèbre photographe Nadar, Théophile Gautier .. font partie de ces intimes qui rendront le séjour parmi  les singes, un peu moins pénible, moins mortellement ennuyeux. Victor Hugo l'accueille un temps dans son clan..

 Une lecture engageante, spirituelle,  que je vous recommande haut et fort

 Apolline Elter

 Baudelaire au pays des singes, Jean-Baptiste Baronian, essai, Ed  Pierre-Guillaume de Roux,  mai 2017, 160 pp

 

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Jean-Baptiste Baronian était l'invité, le dimanche 16 juillet, d'une sympathique balade littéraire fluviale,  joyeusement animée par Rony Demaeseneer et Roel Jacob, à l'initiative conjointe de Bruxelles-les-Bains et de la Bibliothèque des Riches-Claires

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Biographies | Commentaires (0) |  Facebook | |

29 08 17

Lau-thilda

titre_183.gifLaurent est femme.  Une femme est en lui qui se prénomme Mathilda. Laquelle s'épanouit quand elle se travestit, se produit au Zanzi.

Cependant Laurent est marié - à Solange - il est père de famille - Thomas, seize ans et Claire, treize ans - et mène une carrière de cadre de la plus classique facture.

Alors il réprime de toutes ses forces les tensions croissantes qui le minent, le mal-être de sa condition masculine.

Mais on ne peut sans cesse endiguer le flux de pulsions identitaires; sans doute vaut-il mieux les affronter au grand jour, les confronter aux réactions de son entourage, miser sur leur amour source de compréhension..

C'est le chemin de croix et de foi que parcourt Laurent, qui le mène à  l'expression de Mathilda.

"Une extase qui le transporte, coeur battant, en son point cardinal là où Mathilda pousse un cri."

De cette écriture sobre, mélodieuse qui est sa signature, Léonor de Récondo explore avec tact, justesse,semble-t-il  et subtilité, le phénomène de la transsexualité et l'incompréhension première et primaire d'un entourage qui n'y est pas préparé.

Point cardinal, Léonor de Récondo, roman, Ed. Sabine Wespieser, août 2017, 228 pp

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

27 08 17

« Nous ne sommes rien. Ce que nous cherchons est tout. » (Friedrich Hölderlin)

Naissance de l'art romantique.jpgSpécialiste du romantisme européen, Pierre Wat (°1965) est professeur à Paris I – où il occupe la chaire d'histoire de la peinture du XIXe siècle.
 
Il a aussi été maître de conférences en histoire de l'art contemporain à l’université François-Rabelais de Tours, conseiller scientifique à l'Institut national d'histoire de l'art (1999-2004), professeur à l'Université Aix-Marseille I et à l'École du Louvre.
 
Il a notamment publié Constable (Hazan, Paris, 2002), Les nymphéas, la nuit : Claude Monet (Nouvelles éditions Scala, Paris, 2010) et Turner, menteur magnifique (Hazan, Paris, 2010).
 
Parue chez Flammarion en 1998, sa thèse de doctorat intitulée Naissance de l'art romantique – Peinture et théorie de l'imitation en Allemagne et en Angleterre est ressortie en 2013 chez le même éditeur, revue et corrigée, dans la collection « Champs arts ».
 
Il s’y concentre sur l'Allemagne de Caspar David Friedrich, de Johann Wolfgang von Goethe et de Philipp Otto Runge ainsi que sur l'Angleterre de William Blake, de John Constable et de William Turner, les deux pays où s'inventent conjointement une nouvelle pratique et une nouvelle théorie de l'art, le romantisme.
 
« En France, écrit l’auteur à propos de son livre, qui dit romantisme dit Delacroix, Victor Hugo, le spleen, le goût de la ruine, l'attirance de la nuit, pour la mort… Autant d'images toutes faites, et de clichés. Mais alors, qu'est-ce que le romantisme ?
 
Cet ouvrage tente de montrer que le romantique se construit sur la subversion de l'image néo-classique à travers l'histoire esthétique de cette naissance et de son ambition.
 
Le romantisme est un art nouveau pour un monde nouveau. Un art qui détruit la norme classique, et un art sans norme, mais éternellement classique. Un art absolu. »
 
C’est absolument exact !
 
Bernard DELCORD
 
Naissance de l'art romantique – Peinture et théorie de l'imitation en Allemagne et en Angleterre par Pierre Wat, nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Éditions Flammarion, collection « Champs arts », mars 2013, 318 pp. en noir et blanc + un cahier hors-texte de 8 pp. en couleurs au format 10,8 x 17,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 14 € (prix France)

Écrit par Brice dans Arts, Bernard Delcord, Histoire | Commentaires (0) |  Facebook | |

26 08 17

Un roman majeur de la rentrée littéraire

  Il est des lectures - elles sont rares  - qui vous saisissent d'une telle émotion, d'une telle justesse de ton que vous vous ne vous sentez pas à la hauteur de leur compte rendu.

9782226393227-j.jpgC'est le cas de Bakhita, le roman vrai de Véronique Olmi, sans doute le  plus accompli, qui trace, qui épouse  la vie de  " Giuseppina Bakhita", (1869(?)  - 1947)  'une esclave soudanaise, sanctifiée en 2000, sous le pontificat de Jean -Paul II

Née à Olgossa, au Darfour, vers 1869, "Bakhita" - qui ne porte pas encore ce prénom - est soudain arrachée aux siens par des négriers  musulmans pour être vendue comme esclave.  Elle a sept  ans, à peine, et se voit confronter à la cruautéà la violence extrême d'une humanité qui ne mérite pas ce nom.  Si elle s'attache - à d'autres enfants - on les lui arrache. Elle n'est qu'objet de tractations, subissant son inconsciente beauté comme le joug d'une malédiction.

Et puis un jour de 1883, la vie de l'adolescente change:

"Elle est achetée pour la cinquième fois, achetée par un homme qui s'appelle Calisto 
Legnani, consul italien à Khartoum. Et cet homme Va changer le cours de sa vie."

Une vie qui se poursuit en Vénétie - après quelques péripéties -  Bakhita est offerte à une famille amie.  L'Italie ne pratique pas l'esclavage - Bakhita est donc affranchie;  mais elle n'en est pas moins asservie. Alors lorsque frappée par la révélation de Dieu, par l'amour vrai d'une famille, celle de Stefano, Clémentine  et leurs cinq enfants et celui de la Madre Marietta Fabretti , religieuse canossienne de l'Institut des Catéchistes de Venise,  Bakhita demande à sa Patrona Maria Michiali , de la libérer de ses obligations, d’adhérer à la congrégation canossienne,  elle se voit infliger un véritable procès.

Elle le gagne, dévastée, le 29 novembre 1889, s'arrachant à  Miammina, l'enfant des Michiali dont elle avait la garde et la suprême affection . Désormais sa vie se consacre au service de Dieu. Elle est baptisée Gioseffa et plus familièrement Giuseppina et prononce bientôt ses vœux.

"Elle a vingt-quatre ans et elle a beau suivre le même enseignement, dire les mêmes prières, communier, 
confesser et porter le même uniforme que les autres, elle n'est pas comme les autres. Elle est à part. Et pour toujours  Pour elle, on fera toujours une exception. On demandera une dérogation. On hésitera à I'accepter ou, au contraire, on s'en félicitera bruyamment"

Une fresque d'une rare puissance narrative, mélodieusement rythmée par l'effet d'un style sobre, cadencé de phrases courtes, saccadées,  qui n'endigue l'émotion que pour mieux la révéler.

Un roman majeur de la rentrée littéraire, je vous le certifie

Apolline Elter 

Bakhita, Véronique Olmi, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 460 pp

  Billet de ferveur

AE : Véronique Olmi,  Qu’est-ce qui vous a conduite à Bakhita ?

Véronique Olmi : Il y a deux ans, un dimanche d’été, je suis rentrée dans la petite église du village de Langeais, en Touraine. Il y avait, exposé, le portrait de Bakhita, que je ne connaissais pas, avec quelques dates qui situaient à peu prés sa vie. Je travaillais alors à un autre roman. Mais rentrée chez moi, j’ai tout jeté. J’ai décidé sur le champ, d’écrire la vie de Bakhita. J’ai pris ma vieille vieille voiture, et de la Touraine je suis allée en Vénétie, sur ses traces… Ainsi a commencé cette aventure… Cette écriture.

 

AE : Vous vous êtes rendue, à Venise, auprès de sœurs canossiennes :

Véronique Olmi : Oui. Et à Schio, et Vimercate, tous les lieux importants qui sont cités dans le livre. Il y a encore beaucoup de couvents de Canossiennes en Italie. Mais pas seulement. Il y en a un à Lourdes. Et des missions en Amérique latine, au Canada, à Hong Kong, en Afrique.

AE : On ne sort pas indemne d’un tel récit :  une telle succession d’arrachements, la malédiction de la beauté, sa mutilation et au bout du chemin, la reconnaissance de la sainteté. Faut-il vraiment « ne s’attacher à personne, sauf à Dieu ? « 

Véronique Olmi :  Dans le livre Bakhita n’obeit pas à cette injonction. Elle dit « Les hommes sont divins mais ils ne le savent pas. » Elle aimait les êtres humains à travers Dieu, qu’elle appelait « EL paron ». « Le patron » en dialecte vénitien. Elle aimait les enfants, dont elle s’est occupée toute sa vie.  

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Lundi 18 septembre, à 20 heures, au théâtre des Mathurins ( Paris VIIIe)

Véronique Olmi et Julia Sarr opéreront une lecture musicale de Bakhita, mise en espace par Anne Rotenberg . Une soirée qui se profile d'exception

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |