21 09 17

Petit Tom de ma vie

couv jacobs.jpgVoilà un livre extraordinaire et touchant. Il est conçu sous la forme d'un journal, de lettres écrites en temps réel par une maman à son petit garçon Tom. L'idée forte de l'auteure, Céline Jacobs, est de transmettre à son enfant sa mémoire, celle à laquelle il n'a pas accès, soit depuis le moment de la grossesse jusqu'à ses 4 ans. Nous avons tous rêvé de lire un tel document qu'on retrouverait dans les archives maternelles. Mais « Petit Tom de ma vie » est bien plus qu'un compte-rendu. L'auteure y livre une analyse psychologique et des pensées philosophiques pertinentes : sur la vie de couple, sur sa propre vie, sur la maladie, l'école et bien sûr sur le bouleversement d'une naissance. Plus tard, Tom pourra répondre à la question « Qui suis-je ? » puisque l'essentiel de notre existence est influencée par ces années-là !

Voici quelques exemples, presque pris au hasard, mais qui vous donneront le ton général du livre, d'une fort belle écriture au demeurant.

« Mardi 13 décembre 2011, 12h30

La nouvelle année arrive à grands pas. Et toi aussi. ! Voilà que je commence à te sentir bouger... C'est stupéfiant. Je ressens des sortes de « bulles » dans mon ventre quand tu remues, c'est plutôt agréable »

« En fait, tu as deux parents plutôt marginaux. Si tu devais ne retenir qu'une chose, sache que nous sommes deux jeunes adultes qui ont eu une enfance difficile pour différentes raisons. Cela nous a beaucoup fait souffrir. Mais aujourd'hui, on essaye de comprendre ce qui s'est passé pour apprendre qui on est et tâcher de retrouver un équilibre. »

Tom passe par de multiples désagréments, maladies, etc. Cela s'ajoute aux soucis des deux parents.

« Mercredi 26 mars 2014, 1h30

Mon petit bout, Tom, On va être obligé de t'opérer, après ton deuxième anniversaire. Sinon, ça deviendra encore plus grave. Plus on attend, plus ce sera difficile. Je suis désolée que tu doives traverser cette expérience. Ton papa et moi, nous sommes très attristés mais forcés d'agir « dès que possible ».

« Ton papa et moi, on prend du recul. Comme il le dit lui-même, de toute manière, il n'y a pas d'espace ici pour vivre bien à trois. C'est une maison pour toi et moi. Mais il est toujours là. Il m'aide à faire la vaisselle et les courses, très gentiment. On s'aime beaucoup. C'est sûr. Mais on se sent mieux ainsi. »

« Pour l'instant, tu apprends que c'est pas facile de s'exprimer et d'être contrarié mais je souhaite que tu intègres le plus tôt possible que c'est dans ton intérêt de comprendre la réalité. Ta réalité surtout, savoir qui tu es (c'est aussi pour cela que je t'écris ce livre) pour te connaître et ne pas te laisser piéger par des personnes qui pourraient abuser de ta crédulité ou de ta naïveté. Il est capital que tu aies confiance en toi pour cela. »

Et bien sûr, la vie extérieure, hors l'école et la maison, fait aussi irruption avec sa réalité.

« Mardi 22 mars 2016, 20h02

Catastrophe à Bruxelles ! Attentat-suicide à Zaventem et explosion dans le Métro à Maelbeek, au cœur de l'Europe... Est-ce qu'il va y en avoir d'autres ? »

Réellement il s'agit d'un livre touchant et qui fait réfléchir, qui rappelle nos propres souvenirs, nos existences d'enfant ou de parent. Céline Jacobs, qui a étudié le journalisme, écrit avec justesse. Elle-même a vécu la maladie, la souffrance, l'hospitalisation, elle connaît de l'intérieur ce monde qu'elle décrit.

 

Jacques MERCIER

 

Petit Tom de ma vie, Céline Jacobs, récit, Netbook 2017, 14,8cm/21 cm, 204 pp. 17 euros. www.editions-netbook.com

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19 09 17

Le talent d'Isabelle Wéry !

03_Fumer_des_Gitanes_HD_bord_noir.jpgLe talent d'Isabelle Wéry : celui de nous plonger efficacement et avec un tel bonheur dans l'histoire qu'elle nous raconte. C'est une voix qui nous berce, nous bouscule, nous charme et nous étonne. "Fumer des Gitanes" est le troisième numéro de la collection Opuscules, qui nous plaît dans sa diversité et sa régularité (sortie tous les vendredis), mais aussi par le format court et pourtant semblable à un roman. La quatrième de couverture est toujours une belle accroche, qui n'en dévoile pas trop, mais nous donne envie de poursuivre :

Imagine... Tu gardes le manoir de tes amis. Une baraque inouïe. Avec parc immense et piscine. C'est l'été flamboyant. Et ce soir, tu invites une femme, belle comme une italienne. Tu espères bien l'impressionner. Tu t'es ruiné en viande rouge maturée, en vins fous. Ce soir, tu le sens, tu emballes sec. Un paquet de Gitanes traîne dans le petit salon...

On y trouve de superbes pages sur la rencontre amoureuse, on s'en serait douté (lire ses textes pour le théâtre (La Mort du Cochon, Mademoiselle Ari Nue...) ou son second roman :  Marilyn Désossée (Editions Maelström) qui a été finaliste du Prix Victor Rossel et a reçu l'European Union Prize for Literature en 2013. 

J'adore aussi les détails vrais comme la mort de Simone Veil ou le passage de Julien Doré chez Ruquier. 

A savourer en attendant le métro, dans les encombrements ou dans son lit avant de s'endormir. Le plaisir est le même.

 

Jacques MERCIER

 

Fumer des gitanes, Isabelle Wéry, Edition Eric Lamiroy, collection Opsucules N°3, 36 pp, 10X14cm, Prix : 4€ ( + 1€ en envoi postal)www.lamiroy.net 

 

 

 

 

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13 09 17

L'intimité du romancier.

_janzyk.jpgUn homme tourmenté se réfugie dans la littérature. Avec Véronique Janzyk nous sommes dans son intimité. « J'ai senti battre notre cœur » est le titre évident de ce superbe roman. Rarement, on peut se glisser ainsi dans les rouages de l'âme humaine, de ses passions, de ses doutes. Véronique le fait dans un superbe style et par le biais étonnant, entre autres, de la marche. « La marche, c'est comme l'écriture, dis-tu. La respiration du marcheur, c'est sa musique et ses enjambées son style. » et « Ni dans la marche ni dans l'écriture il n'est possible de tricher. Personne ne peut marcher à la place d'un autre. Personne ne peut écrire le livre d'un autre. » et « Nous avons fait à deux ce qui d'habitude se fait seul : marcher, lire et écrire. »

Le style de l'écrivain, c'est la manière dont il tourne les phrases. Son ton, c'est son souffle.Déjà la rencontre est insolite et belle : « Je t'ai rencontré sous un ciel étoilé. Une reconstitution du ciel, dans un musée. »

Mais bien d'autres citations sont à pécher dans le livre. En voici quelques-unes :

« Écrire, c'est cadrer. Tu cadres la réalité. Une partie de la réalité devient ta réalité. »

« Les bleus d'enfance ne s'effacent pas. Il y a dedans assez d'encre pour écrire toute une vie. »

« Peut-être n'est-ce pas tant la géographie que le trajet qui rend aux êtres leur place. »

Il y a aussi un chien : « Parfois, il y a une voix pour la faire revenir. Ma voix comme une laisse. » Magnifique !

 

P.S : Le livre sort le 4 octobre. www.onlit.net 

 

Jacques MERCIER

 

J'ai senti battre notre cœur, roman, Véronique Janzyk, 112 pp, 12X19cm, Onlit Édition 2017, 12 euros.

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10 09 17

L'amour en poésie

_colmant.jpgCe n'est pas la première fois que j'attire votre attention sur le talent du poète Philippe Colmant, poète doublé d'un excellent photographe. « Nés du fleuve embrasé » se divise en quatre parties : le fleuve confident, messager, embrasé et sublimé. Le poème doit se savourer chacun pour soi ; c'est une infusion. Mais pour vous donner une idée de l'ouvrage, voici un court extrait.

 

C'est comme un paradis

Où poussent des récifs,

Etranges stèles noires.

C'est une crique calme

Où la mer se repose

Après avoir servi.

 

J'y allais le matin

Avec les veuves mortes

Pour écouter le chant

De lointaines sirènes

Et ramasser les corps

Des rêves immergés

Rejetés par la vague.

 

Il s'agit toujours d'amour et dans sa préface, Thierry Dekock écrit : « Ouvrir les yeux le matin et pouvoir dire « j'aime et je suis aimé », c'est vivre un rêve éveillé. » La poésie raconte aussi les rêves.

 

Jacques MERCIER

 

« Nés du fleuve embrasé », Philippe Colmant, poèmes, Editions Demdel, 16cm/24 cm, 138 pp, 12 euros.

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07 09 17

Opuscule : une idée géniale !

opuscule_1.jpgOpuscule_2_-_HD_-_Thierry_Coljon_-_TCJ_N_EXISTE_PAS_-_bord_noir.jpgQuelle excellente idée que cette collection « Opuscule » ! Un petit format carte postale, à peine 50 pages et une parution hebdomadaire... Elle vient de commencer en septembre et j'ai donc pu lire les deux premiers numéros (avant de m'y retrouver moi-même!).

Ce qui frappe c'est la facilité avec laquelle nous entrons dans un univers : on est happé par le format, la tension nécessaire à la création d'un tel court texte (un petit roman, une grande nouvelle?) et la diversité des thèmes.

Eric Neirynck avec « L'apostrophe Bukowski » se sert de ce passage légendaire en 1978 de cet auteur ivre-mort chez Bernard Pivot. C'est vivant, plein de dialogues savoureux, avec des documents d'époque... Quant au style, il ne m'étonne pas que l'auteur ait consacré un livre à Louis-Ferdinand Céline !

Thierry Coljon avec « TJC n'existe pas » c'est autre chose. Ce journaliste musical du Soir avait tout en mains pour imaginer un succès international « à la Daft Punk » d'un artiste belge, donc anonyme. Qui s'y cache ? On est avec le narrateur dans les coulisses du show-biz. « Cette histoire, je l'ai d'abord rêvée » explique Thierry Et puis, au fil du temps je l'ai brodée pour le seul plaisir de m'amuser » J'ajoute : et pour notre plus grand plaisir ! J'attends avec impatience la sortie du suivant, le N°3 : « Fumer des gitanes » écrit par Isabelle Wéry !

 

Jacques MERCIER

 

L'apostrophe Bukowski – Eric Neirinck, Édition Lamiroy, collection Opuscule N°1 – 44 pp, 10cm/14cm. 4 euros www.lamiroy.net

TCJ n'existe pas – Thierry Coljon, Édition Lamiroy, collection Opuscule N°2 – 40 pp, 10 cm/14 cm. 4 euros www.lamiroy.net

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23 08 17

Frappe-toi le coeur !

couve ntohtomb.jpgAmélie Nothomb a le chic pour trouver le beau titre insolite. Cette fois, il s'agit de la phrase d'Alfred de Musset : « Frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie ». Comme depuis le tout premier ouvrage de l'écrivaine, j'ai adoré !

Dès le début, après quelques lignes, cette incroyable attirance dans l'histoire, le livre, les phrases. On est hyptonisés par le récit, la curiosité titillée.Vous trouverez des analyses fouillées du futur nouveau succès un peu partout, je vous distille donc ici quelques phrases qui m'ont frappé.

Vous le savez, Amélie a toujours adoré la recherche de prénoms incroyables pour ses personnages. Alors, cette fois, elle prend le contrepied pour nous surprendre :

« Marie aimait son prénom. Moins banal qu'on ne le croyait, il la comblait. Quand elle disait qu'elle s'appelait Marie, cela produisait son effet. « Marie », répétait-on, charmé. »

Et puis ceci, toujours à propos des noms :

« C'est mon vrai nom. Mes parents s'appellent Monsieur et Madame Deux. Et comme ils ne manquent pas d'humour, ils m'ont baptisée Elisabeth. » 

Quelques courts moments :

« Quel plaisir d'être cent fois respirée, mille fois convoitée, jamais butinée ! »

« Elle était si heureuse qu'elle se croyait amoureuse. »

« Tous les enfants prient sans forcément savoir à qui s'adresser. »

« Je ne suis pas cultivée, vous savez. Mais j'ai toujours aimé lire. »

« Elle travailla tellement que le temps ne contenait plus de pulpe. »

« Chaque jour était le trognon d'un jour et ce n'était pas elle qui en croquait la chair. »

Le talent d'Amélie est aussi d'allier la belle écriture au monde actuel, comme dans ce passage :

« A l'âge où les filles trouvent trop cool d'arriver en classe avec un jean troué et une chemise de bûcheron, elle portait les tenues strictes des danseuses classiques à la ville.

-Tu es limite chiante, lui dit Karine qui se considérait comme son amie la plus lucide.

-Pourquoi limite ? Fut l'éclairante réponse de Diane. »

C'est aussi un récit d'amour et d'amitié, qui m'a parfois fait songer au trouble que j'avais ressenti, adolescent, à la lecture du « Rempart des béguines » d'une autre Belge, Françoise Mallet-Joris.

 

Jacques MERCIER

 

« Frappe-toi le coeur », Amélie Nothomb, Albin Michel, 180 pp, 20X1,8X13,5 cm, 16,90 euros, parution Parution le 24 août 2017

13 08 17

Un livre passionnant : "Sapiens" !

sapiens.jpgAvant même que j'en termine la lecture (512 pages), je peux déjà affirmer que c'est le livre le plus passionnant que j'ai lu « de ma vie » ! Sapiens de Yuval Noah Harari. (Albin Michel pour cette version française)

 

C'est Stefan Liberski qui le lisant en vacances m'en a conseillé la lecture. J'ai croisé d'autres amis onccupés de le lire, comme Thomas Gunzig. Depuis quelques jours, je lis, je note les phrases, j'essaie de bien comprendre notre histoire, car le sous-titre est « Une brève histoire de l'humanité ».

 

Harari cite Jared Diamond, auteur de De l'inégalité parmi les sociétés, comme l’une de ses principales sources d’inspiration pour l’écriture de son livre. Diamond avait en effet montré qu’il était possible de « poser de vraies grandes questions et d’y répondre scientifiquement 

 

Voici ce qu'en dit le résumé de Wikipédia :

Le livre propose une vue d’ensemble de l’histoire de l’humanité et de son évolution depuis les premiers hommes de l’Âge de pierre jusqu’au xxie siècle.Le principal argument avancé par l’auteur au cours de cette vaste étude est que l’Homo sapiens doit son statut d’espèce dominante au fait qu’il est le seul animal capable de coopérer efficacement avec un grand nombre de ses semblables. Harari explique cette capacité qui distingue l’Homo sapiens des autres animaux par sa faculté de croire en des choses qui n’existent que dans son imagination, telles que les dieux, les nations, l’argent et les droits de l’homme. L'une des thèses défendues par l’auteur est donc que tous les systèmes de coopération humaine à grande échelle — les religions, les structures politiques, les réseaux de travail et les institutions légales — sont en définitive des fictions.

Parmi les autres sujets au cœur de Sapiens, figurent la monnaie, présentée comme un système de confiance mutuelle ; le capitalisme, présenté comme une religion plutôt que comme une théorie économique ; l’empire, décrit comme le régime politique qui a rencontré le plus de succès au cours des deux mille dernières années ; le traitement réservé aux animaux domestiques, décrit comme l’un des plus grands crimes de l’histoire ; le progrès, qui n’a pas forcément rendu les hommes plus heureux que par le passé ; les humains, en passe d’évoluer pour devenir des dieux.

Harari revient sur son projet d'écriture et les idées développées dans Sapiens dans un site qu'il consacre à son livre.

 

Pour ma part, pour vous laisser votre propre lecture, je ne vous donne ci-dessous que quelques courtes réflexions prises ça et là :

 

Contrairement au mensonge, une réalité imaginaire est une chose à laquelle tout le monde croit ; tant que cette croyance commune persiste, la réalité imaginaire exerce une force dans le monde.

 

Pris un par un, voire dix par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus.

 

Si nos esprits sont ceux des chasseurs-cueilleurs, notre cuisine est celle des anciens fermiers.

 

L’évolution repose sur la différence, non pas sur l’égalité.

 

Malheureusement, les sociétés humaines complexes paraissent nécessiter des hiérarchies imaginaires et une discrimination injuste.

 

Comment se fait-il que, dans la seule espèce dont la réussite dépende avant tout de la coopération, les individus qu’on suppose les moins coopératifs (les hommes) dominent ceux qui passent pour les plus portés à coopérer (les femmes) ?

 

Etc. Je vous le redis : un livre très important et qui pourrait changer nos vies !

11 08 17

Quoi de neuf ? André Gide

gide folio.jpgUne lecture de fin d'été ? Le « Journal » d'André Gide. Il s'agit de la pièce maîtresse de son oeuvre. Il abordait (ici une anthologie de Peter Schnyder) entre 1899 et 1949 des sujets transgressifs sur la sexualité, la religion, la morale.

En voici quelques extraits pour vous en donner une petite idée. Pour ma part, j'ai de nombreuses pages remplies de ses phrases. Un grand bonheur de lecture et de réflexion ! (Je l'ai lu en numérique!)

 

Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire

Il faut de l’esprit pour bien parler, de l’intelligence suffit pour bien écouter.

Les trois quarts de la vie se passent à préparer le bonheur ; mais il ne faut pas croire que pour cela le dernier quart se passe à en jouir.

On ne crée rien sans une patience divine.

Que m’importent les dons, chez qui ne sait pas les mûrir ?

Comme il est tard déjà ! dans la journée et dans ma vie…

Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse.

Résumons : pour être poète, il faut croire à son génie ; pour devenir artiste, il faut le mettre en doute. L’homme vraiment fort est celui chez qui ceci augmente cela.

Plus un humoriste est intelligent, moins il a besoin de déformer la réalité pour la rendre signifiante.

Je préfère l’amitié, l’estime et l’admiration d’un honnête homme, à celle de cent journalistes.

Me répéter chaque matin que le plus important reste à dire, et qu’il est grand temps.

Je ne crois pas que la mort soit particulièrement difficile à ceux-là qui précisément auront le plus aimé la vie. Au contraire.

Je laisserai mes livres choisir patiemment leurs lecteurs ; le petit nombre d’aujourd’hui fera l’opinion de demain.

On a dit que je cours après ma jeunesse. Il est vrai. Et pas seulement après la mienne.

« Avoir raison »… Qui donc y tient encore !… Quelques sots.

Le plus grand bonheur, après que d’aimer, c’est de confesser son amour.

Quel petit nombre d’heures, d’instants, chaque jour, sont vraiment occupés à vivre ! Pour quelques triomphantes oasis, quels immenses déserts à traverser !

Non s’efforcer vers le plaisir mais trouver son plaisir dans l’effort même, c’est le secret de mon bonheur.

Conquérir sa joie vaut mieux que de s’abandonner à la tristesse.

Un esprit incapable de révolte et d’indignation est un esprit sans valeur.

Aucun progrès de l’humanité n’est possible, que celle-ci ne secoue le joug de l’autorité et de la tradition.

Ceux qui n’ont jamais été malades sont incapables de vraie sympathie pour une quantité de misères.

Ah ! l’heureux temps où je n’étais pas écouté ! Et que l’on parle bien, tant qu’on parle dans le désert ! Certes, c’est bien pour être entendu que je parlais ; mais entendu pas tout de suite.

Si les autres écrivaient moins, j’aurais plus de plaisir à écrire.

Je crois qu’il est plus difficile encore d’être juste envers soi-même qu’envers autrui.

N’assoiffez pas qui vous voulez retenir de boire.

Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Sans eux, c’en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu.

 

Jacques MERCIER

 

« Le Journal » André Gide, Gallimard, Folio, 464 pp, 9,30 euros.

 

 

 

30 06 17

La voix du Destin !

couverture-destins.jpeg« Celui qui a dit que le destin n’existe pas est un menteur. Car
il existe bel et bien et il est écrivain. Mais le pire dans tout
cela, c’est qu’il trouve son inspiration dans les trois milliards
de dossiers que composent nos existences. Alors vous pensez
bien qu’il ne se gêne pas pour raconter nos vies avec la suave
cruauté du chat devant la souris.
Ce livre, c’est un déferlement de secrets, un jeu de massacre
dont la partie ne se gagne qu’à grands coups d’incertitudes,
un labyrinthe où se croisent les âges, les gens et les époques.
Ouvrez-le et découvrez les destins perdus de Josiane, de
Maddox, de Janis, de René, de Lou et de bien d’autres encore. »

 

Cette présentation par l'éditeur du livre de Nancy Vilbajo « Le bureau des destins perdus » est parfaite. Le livre fut de plus « coup de coeur » des libraires lors de l'événement « Auteurs à la page ». Cette Binchoise n'est pas à son coup d'essai, mais elle nous surprend de livre en livre pour sa totale maîtrise de ce qu'on appelle « L'imaginaire belge » (à l'époque j'eus l'honneur d'être directeur littéraire d'une collection qui présentait cette mouvance : de Thomas Owen et Jean Ray jusqu'à Alain Dartelevelle, Jean-Baptiste Baronian et Jacques Crickillon. Les illustrations de François Bouton soulignent encore cette filiation.

Les séquences sont courtes, les dialogues nombreux et vivants, le suspense toujours présent. Un livre tel qu'on les aime !

Et ce Destin qui prend voix !

« Je suis toi, ta petite voix rien qu’à toi. Je suis ton enfance, je suis ta jeunesse, celle du temps où ton destin était encore un rêve. »

 

Pour vous donner le ton d'un des destins :

« Je me mis à donner des coups de pieds dans les cartables, à lancer les plumiers à l’autre bout de la pièce. Mais chaque objet revenait aussitôt à sa place comme si un doigt invisible avait appuyé sur le bouton «rewind» d’un vieux magnéto. Et vu que cela ne suffisait pas, les lettres tracées au tableau tombaient en poussière. Une à une, sournoises, mesquines et méchantes. »

 

Mais aussi :

« La pourpre d’un été finissant donnait à Calador une allure apocalyptique, un soir parfait pour la fin du monde. Et d’ailleurs, c’était bien la seule consolation du condamné, il aurait détesté mourir en hiver. »

 

Nancy Vilbajo est une de nos grandes écrivaines, qui s'affirme de texte en texte. Découvrez-la !

 

Jacques MERCIER

 

« Le bureau des destins perdus », Nancy Vilbajo, Edition Chat Ailé, 2017, de 18 à 22 euros. www.chaitaile.com

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30 06 17

Le bonheur de lire Jean d'Ormesson !

guide égarés.jpgVous avez peut-être manqué la sortie de ce merveilleux livre de Jean d'Ormesson ? C'est le moment de le découvrir. Ce « Guide des égarés » est comme toujours une source de beauté et de réflexion. Des courts textes dont les enchaînements vont de soi, comme si nous poursuivions avec l'auteur une longue et douce pensée toujours renouvelée.

Voici quelques phrases pour vous donner le ton :

 

La lumière n’est peut-être rien d’autre que le premier et le plus simple de nos bonheurs.

 

Nous ne voyons les arbres, la mer, les îles du Dodécanèse, les astres dans le ciel, les champs de lavande au printemps, les objets de chaque jour, le visage des êtres aimés que parce que la lumière nous les offre.

 

Nous pouvons vivre – plus ou moins bien – sans livres, sans rêves, sans idées, sans amour. Nous ne pouvons pas nous passer de l’air que nous respirons et que nous ne voyons pas.

 

Tout passe. Rien ne dure. Mais, dans un triangle, le carré de l’hypoténuse est égal, a toujours été égal et sera toujours égal à la somme des carrés des deux autres côtés.

 

Mais, au lieu de considérer le mal comme la rupture scandaleuse d’un ordre universel dominé par le bien, peut-être devrions-nous inverser la perspective. Et voir le bien comme une exception lumineuse dans un monde où règne le mal.

 

Vivre, c’est d’abord essayer d’éviter le pire. Et le pire n’est pas toujours la mort.

 

Entrer dans ce monde est un mystère. En sortir est un mystère. Et l’entre-deux, que nous appelons la vie, est encore un mystère.

 

Chacun a le droit, et peut-être le devoir, d’être heureux.

 

Le bonheur n’est pas un but, encore moins une carrière ou une obligation, mais un don gratuit, une surprise et la récompense de ceux qui ne passent pas leur temps à le cultiver.

 

Rien n’échoue comme le succès.

 

Mieux vaut parfois aimer les autres que de leur dire notre vérité. Il y a quelque chose de supérieur à la vérité – comme d’ailleurs à tout le reste : c’est l’amour.

 

Nous ne savons ni pourquoi nous sommes nés ni ce que nous devenons après la mort. Nous sommes tous des égarés.

 

Jacques MERCIER

 

« Le guide des égarés », Jean d'Ormesson, Edition Gallimard, 2016. 118 x 185 mm , 128 pp. 14 euros.