29 11 16

Les complots de Sollers

_sollers complots.jpgDans un avertissement, Philippe Sollers nous parle de la « science du silence ». Les textes de « Complots », parfois des interviews récentes, nous expliquent si bien pourquoi il faut parler, écrire, lire.

On retrouve les personnes qui occupent souvent les écrits de Sollers. Voici quelques phrases picorées au merveilleux hasard de ma lecture.

Dans le chapitre « La vengeance de Machiavel » : J'aime cette réflexion : « Peu d'écrivains, au cours des siècles, ont réussi à transformer leur nom en adjectif indiquant l'enfer, l'effroi, la monstruosité ou l'angoisse. Dante, Machiavel, Sade, Kafka ont droit à cette distinction. »

Dans le chapitre « Bienheureux Casanova » : cette citation du chevalier : « Heureux les amants dont l'esprit peut remplacer les sens lorsqu'ils ont besoin de repos. »

Dans le chapitre « Fitzgerald le magnifique » : Les femmes et les hommes ne vivent pas dans le même temps. Elles se décomposent à l'extérieur, eux à l'intérieur.

Dans « Infiltrer le système », interview parue dans Les Inrockuptibles, en 2013 : « J'aime la poésie. La poésie est l'acte le plus innocent qui soit. Pas la poésie des poèmes, la poésie de la vie, la poésie existentielle, le goût. » Mais aussi : « C'est la littérature qui m'intéresse. Ma conviction profonde, c'est que la littérature pense plus que les philosophes. La poésie aussi. Je m'intéresse aux écrivains pour les aider à devenir ce qu'ils pensent. »

Plus loin, l'auteur nous explique : « Qu'est-ce qu'être un écrivain français ?C'est la langue. Une langue qui est une merveille. Vous n'avez dans aucune autre civilisation des écrivains aussi importants que contradictoires dans leurs opinions ou leur façon de s'exprimer. C'est cela qui est propre à la littérature française.

Philippe Sollers, c'est toujours et toujours un grand bonheur enrichissant de lecture !

Jacques MERCIER

« Complots », Philippe Sollers, Gallimard, 240 pp, 19 euros.

 

 

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11 11 15

Allégresse et chuchotements…

Les surprises de Fragonard (cover) .jpgDans le cadre de l’exposition « Fragonard amoureux, galant et libertin » qui se tient au Musée du Luxembourg, dans la capitale française, jusqu’au 24 janvier 2016, les Éditions Gallimard ont ressorti un bel essai de Philippe Sollers intitulé Les surprises de Fragonard qui avait été publié en 1987 à l’occasion de l’importante exposition organisée au Grand Palais en 1987-1988 autour de l’œuvre du peintre né le 5 avril 1732 à Grasse et mort le 22 août 1806 à Paris.

Écoutons Philippe Sollers :

« Fragonard est un des grands peintres du dix-huitième siècle. Plus divers et fort que Watteau ; moins académique que Boucher, il domine son siècle et interroge le nôtre. À notre grande surprise, nous nous sommes aperçus que presque rien n'avait été écrit sur lui. Ce silence est-il dû à un préjugé historique, conséquence de la Révolution ? Cette question mérite d'être posée en fonction de la “commémoration” de 1989.

On se propose, ici, de commémorer d'abord Fragonard, de le faire vivre dans son effervescence profonde. Surprises de Fragonard ? À chaque instant. Ce livre est construit comme un petit roman d'aventures, images, détails, récits. Les sujets, en général interprétés superficiellement comme “érotiques et galants”, révèlent des arrière-plans inattendus, des audaces inouïes. C'est toute une société qui se dévoile dans ces coulisses : La Fête à Rambouillet, Le Billet doux, L'Étude, Le Début du modèle, La Chemise enlevée, La Résistance inutile, Les Baigneuses, Le Verrou...

Disons les choses : on a rarement eu autant de plaisir à concevoir un livre. »

Les surprises de Fragonard (La Chemise enlevée).jpg

La Chemise enlevée (vers 1770)

H. : 0,35 m. ; L. : 0,42 m.

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard.

Nous ajouterons que l’exposé, brillamment soutenu par une iconographie superbe, s’avère, lui aussi, plein d’heureuses surprises : d’érudition, de formulation et de style…

Par exemple, en réplique à une charge de Céline dans Bagatelles pour un massacre :

« Fragonard ? La meilleure thérapeutique préventive contre le toutoulitarisme. Chez lui, rien n'est tout, chaque détail est libre. Vous voulez éviter le fascisme ? La barbarie ? Le kitsch ? Le bazar de l’art moderne ? La propagande populiste ? La mode décidant de la réalité ? La dictature des media ? Faites comme les milliardaires avisés ou repentants, prenez votre valeur refuge : Fragonard. »

Enlevez, c’est pesé !

Bernard DELCORD

Les surprises de Fragonard par Philippe Sollers, Paris, Éditions Gallimard, septembre 2015, 144 pp. en quadrichromie au format 19,8 x 24,6 cm sous couverture cartonnée monochrome et jaquette en couleurs, 25 € (prix France)

Informations pratiques relatives à l'exposition :

Musée du Luxembourg

19 rue de Vaugirard

75006 Paris

Tél. : 01 40 13 62 00

Ouverture tous les jours de 10h à 19h, nocturne le lundi et le vendredi jusqu'à 21h30.

Les 24, 31 décembre et 1er janvier : de 10h à 18h.

Fermeture le 25 décembre.

Tarifs :

Plein : 12 €

Réduit : 7,5 € (16-25 ans, demandeurs d'emploi et famille nombreuse).

Spécial Jeune : 7,5 € pour deux entrées (du lundi au vendredi à partir de 17h).

Gratuit pour les moins de 16 ans, bénéficiaires des minima sociaux.

Accès :

En transports en commun :

- RER : ligne B, arrêt Luxembourg (sortie Jardin du Luxembourg).

- Métro : ligne 4, arrêt Saint Sulpice ; ligne 10, arrêt Mabillon.

- Bus : lignes 58, 84, 89, arrêt Luxembourg ; lignes 63, 70, 87, 86, arrêt Saint Sulpice.

En voiture :

- Parking Marché Saint-Germain : accès par la rue Lobineau, Paris 6e.

- Parking Place Saint Sulpice, Paris 6e.

En Vélib’ :

- Stations n° 6009, 6030, 6017.

En Autolib’ :

- 2, rue de Fleurus et 18, rue Madame.

En raison des nouvelles dispositions du plan Vigipirate, les sacs et valises ne sont plus autorisés.

 

 

04 05 15

Le dernier Mystère de Sollers !

_sollers mystère.jpg

 

Pour définir ce dernier ouvrage de Philippe Sollers « L'école du mystère », il suffit de vous détailler les titres de toutes ses parties (des chapitres?) : Messe, Fanny, Jazz ( « Le Saint-Esprit souffle où il veut, à travers tous les instruments et toutes les syllabes »), école, obscénité, dieux, exclusion, feu, tombeau, Manon, Marilyn, sport, duras, fumée, tippi, singuliers, appels, Odette, nervure, société, critiques, sans-souci, muse, prière.

C'est un foisonnement intelligent et passionnant. Il n'est pas étonnant que l'écriture soir au centre des réflexions : « Presque personne ne semble se douter que l'écriture, comme l'amour, la musique, les échecs, les mathématiques, est un sport de haut niveau. »

Pas surprenant non plus de retrouver ses auteurs favoris : « Lisez attentivement cette phrase, et, même, apprenez-la par cœur : « Ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petite sonnette. » (la porte du jardin de Combray, dans Proust « à la recherche du temps perdu »)

Mais je recopie quelques phrases du « chapitre » « Nervure » pour vous donner l'envie de découvrir, à votre manière personnelle, avec vos propres références, le tout ! : « La « nervure » consiste à savoir se déplacer à travers les cinq sens. Le mouvement d'abord : se faufiler, se glisser, s'éclipser, devenir invisible (en se montrant parfois à l'excès), faire volte-face, tourner casaque, déserter, mentir. Marcher souvent pieds nus dans le noir, écouter les murs, les parquets, les tapis, les dallages. Choisir des angles de vue selon les couleurs, toucher du bois, discerner les odeurs, saisir des parfums de femmes dans le cou ou derrière les oreilles. Éprouver en profondeur la toile, le coton, la soie, les feuilles, les galets, le velours. Écouter, du plus près possible, la main gauche d'un grand pianiste. Entrer dans le noir nocturne des arbres, pour mieux voir leur vert des matins d'été : Être assis négligemment au bord de la fosse qu'on a fait creuser pour vous enterrer, et, là, surprise dans le film, allumer une cigarette. Être somnambule très tôt, noter ses rêves, s'endormir n'importe où en trois minutes, être sourd quand il faut, mais rester attentif au moindre changement d'accent dans les mots. Être familier de toutes les fenêtres et de toutes les portes. Garder son enfance au bout des doigts, surtout, mystère de la foi. »

Jacques MERCIER

« L'école du mystère », Philippe Sollers. Gallimard 2015. 158 pp. 17,50 euros.

 

 

 

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15 04 15

Ecoutez L'art de la fugue avec Philippe Sollers

Philippe Sollers, Fugues, Folio, Gallimard

 

Philippe Sollers est un des auteurs fétiches de Jacques Mercier.

Mine inépuisable de citations, approche transversale de la culture, à tout le moins non conformiste, Philippe Sollers est un des grands intellectuels éclairés du XX° siècle qui n'en finit pas d'éblouir et surtout de montrer la voie en ce XXI° siècle.

Ce nouveau mémo est consacré à l'une de ses dernières publications, Fugues, en format de poche.

Ce volume est la suite logique de La Guerre du Goût (1994), d'Éloge de l'infini (2001) et de Discours Parfait (2010), soit une compilation d'articles, d'interviews et d'essais.

Jamais trois sans quatre. 


podcast

 

Fugues, Philippe Sollers, Folio, Gallimard, décembre 2013, 1312 pages, 14€90.

 

Le Mémo de Jacques Mercier est diffusé dans le Café de Flore de Nicky Depasse, le jeudi entre 13 et 15 heures sur Radio Judaïca en Belgique sur 90.2 FM.

Jacques Mercier, Nicky Depasse, Judaica 

23 05 13

Les femmes de Sollers

 

sollers femmes.jpgA la manière de "Mémo" dans l'émission littéraire de Nicky Depasse "Café de Flore" sur Radio Judaïca, voici quelques extraits picorés dans le dernier livre de Philippe Sollers : "Portraits de femmes". Non seulement on en apprend encore plus (que dans ses romans et récits précédents) sur les relations personnelles et littéraires, et donc l'inspiration de l'auteur, mais également nous poursuivons ce que nous aimons chez lui : cette réflexion intelligente et ressentie du coeur à l'âme de l'écrivain et de la femme. "En tant qu' "homme ", vous avez gagné, si, en plus de l'autorité souple qu'elle vous reconnaît, vous la faites rire, et si vous devenez son frère, son partenaire de jeu, et, subrepticement, son enfant." Sollers insiste : "Faites-vous aimer comme un enfant, espèce d'homme. De là, viennent, parfois, des liens indéfectibles." Et encore : "L'enfance est un royaume dont les femmes ont la clé. Elles l'égarent, on la retrouve, on revisite leur enfance avec elles, ça peut durer une nuit, trois jours, des années". Et plus loin encore, de conclure avec une telle élégance :"Soyez l'enfant de votre femme, et, surtout, faites-la rire. Elle est particulièrement jolie quand elle rit." 

L'auteur cite cette pépite de Céline : "L'homme torche les lois, la femme fait l'opinion"

Et comment ceux qui écrivent ne seraient pas d'accord avec cette phrase !  "Une femme qui me permet d'écrire plus, et mieux, est un don du ciel".

 

 Et l'amour physique ? Et le baiser ?

"Quand une femme vous embrasse (ou s'embrasse à travers vous), vous savez exactement où vous êtes. Admis ou pas. Notre époque n'est pas favorable à l'âme, d'où l'apparition du répétitif et misérable « bisou ». "

 Voilà qui renvoie nos pauvres bisous, signes sympas sur le Net, sur nos réseaux... à ce qu'ils sont !

Jacques MERCIER

 

"Portraits de femmes", de Philippe Sollers. Flammarion 2013. 160 pp. 15 euros.

 

 

 

 

 

 

30 09 12

Le sublime Sollers !

 

sollers sublime.jpgDans ce livre de poche, l'éditeur reprend un texte et trois entretiens inédits de Philippe Sollers et Aliocha Wald Lasowski sous le titre « L'art du sublime »; un titre qui convient si bien au monde de Philippe Sollers ! J'y ai trouvé comme toujours des références, des citations à d'autres qui sont de petits diamants. Par exemple ces deux citations de Van Gogh : « La résignation est ma bête noire » et « Ce qui va rester en moi, c'est la poésie austère de la bruyère et de l'herbe » ! Superbes réflexions. Parcourons les pages et je recopie ce que j'ai marqué : « Au lieu de dire tout le temps que le temps passe, il nous faudrait pouvoir dire qu'il surgit. ». Un peu plus loin, une remarque que j'ai transmise à Amélie Nothomb lors de notre rencontre et qui n'a pu qu'approuver mille fois : « En somme, l'écrivain n'a d'identité qu'intermittente » ! Et aussi ceci « L'artiste regagne, d'année en année, l'innocence enfantine du simple et du profond. » ainsi que « Dans une œuvre d'art digne de ce nom, vous avez à boire, à manger, à toucher, à voir, à écouter, etc. Vous avez les cinq sens. Si vous en supprimez un, si vous vous fixez simplement à l'œil, au piège optique, de nombreuses dimensions culturelles ne sont pas relayées, sauf de façon élémentaire, par une parole vraiment inspirée. » Ainsi au fil de ces entretiens, nous retrouvons tout ce qui fait le talent de Sollers et force notre admiration. « Je ne vis pas à l'ombre des jeunes filles en fleurs, je vis au soleil des femmes qui sont des fleurs ». Et puis comme une sorte de conclusion cette réflexion pêchée cette fois dans la préface écrite par Sollers lui-même pour le livre d'Italo Calvino « Pourquoi lire les classiques ? » : « L'infini de la littérature, malgré la nature et la mort, continue de surplomber l'existence. » Comment ne pas aimer cette idée !

 

Jacques MERCIER

 

« L'art du sublime » essai, Philippe Sollers, suivi de trois entretiens inédits de Aliocha Wald Lasowski avec Philippe Sollers; Édition Agora-Pocket, 2012. 192 pp. Disponible en numérique www.pocket.fr

02 02 12

Une éclaircie qui nous illumine !

Sollers l'éclaircie.jpgDepuis deux ou trois ans, j'ai lu une trentaine d'ouvrages de Philippe Sollers à la suite l'un de l'autre, tant j'ai été subjugué (l'entrée, sur les conseils de Brice et Nicky Depasse, fut "Femmes") ! Inutile de dire que j'attends les sorties avec une impatience d'enfant avant son cadeau d'anniversaire ! (Je suis dans le même état qu'au cours des "Années d'Or", lorsque, programmateur et animateur, je recevais les albums nouveaux des Beatles !) Mes excuses aux libraires qui font bien leur métier, mais j'avais même demandé en pré-commande sur le Net le nouveau roman ! Et je l'ai reçu en avant-première ! Je commence donc la lecture (vous imaginez lorsque vous "savez" que vous n'allez pas être déçu) : "C'est immédiat : je ne peux pas voir un cèdre, dans un jardin ou débordant d'un mur sur la rue, sans penser qu'une grande bénédiction émane de lui et s'étend sur le monde" Voilà, c'est la première phrase du roman "L'éclaircie" ! Vous y êtes, vous nagez dans l'océan d'un autre univers, les mots résonnent en vous en de longs frémissements, remuent des souvenirs, font remonter des images, des sensations, des idées... Le miracle du talent incontestable de Philippe Sollers ! Je ne veux rien vous révéler de trop (j'en arrive à détester ces émissions où l'on raconte le film ou la trame de la pièce de théâtre ou l'histoire du roman !), seulement dire qu'il est question d'Edouard Manet et du "Déjeuner sur l'herbe" (La coïncidence magique est que c'est aussi le nom de mon dernier éditeur de poèmes), de Haydn, de Picasso, de Anne - sa soeur Anne, justement ! - , de glycine, et bien sûr de Nietzsche et de Rimbaud... Quelques phrases, presque au hasard : "Ne parlons même pas de "l'art contemporain", cette plaie de laideur grouillante adaptée à la publicité permanente." Et l'humour aussi, Sollers nous rappelle que la mère de Karl Marx disait : "Au lieu d'écrire Le Capital, il ferait mieux de s'en constituer un" ! Il est question du présent de l'art. Il est question de vieillir, ce qui nous intéressera de plus en plus : "Outre un trop-plein de mémoire, vieillir consiste à se raconter ses gestes avant de les faire, et à ne plus rien attendre de l'extérieur. Mais c'est aussi une nouvelle jeunesse où un artiste peut tout accomplir "comme pour la première fois". Et toujours ses mots et leurs poids "Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes". Enfin il m'absout, moi et mes semblables : "Heureux les peintres et les écrivains qui ont séché la morose école et la barbante université, pour enrichir leurs connaissances dans le boudoir des pensées !" Et si vous voulez vraiment connaître le sens du joli titre de ce dernier livre de Sollers, voici cet extrait encore : "On s'étonne, on s'exclame, on s'indigne ? Trop tard, et pour longtemps. On peut aussi décider, un siècle après, d'"éradiquer" ces phénomènes. Après avoir été religieux, totalitaires, fonctionnaires, publicitaires, les nouveaux imposteurs sont devenus purement techniques. Achetez, communiquez, consommez, communiquez. Allez-y, allez-y, vous n'empêcherez pas l'éclaircie."

Jacques MERCIER

 

"L'Eclaircie", par Philippe Sollers, roman, Editions Gallimard, déc 2011, 240pp, 17,90 euros.

Écrit par Jacques Mercier dans Jacques Mercier, Philippe Sollers, Romans | Commentaires (2) |  Facebook | |

14 04 10

Sollers mousquetaire gnostique

SOLLERSPhilippe Sollers est sans doute le plus mal vu des écrivains vivants de langue française les plus en vue, probablement aussi le plus mal lu. Il est d’ailleurs le premier à le rappeler à tout moment, comme il est le premier à peaufiner son autoportrait. Nul autre que Sollers n’a mieux parlé de ce personnage de roman qu’est devenu Philippe Joyaux, né en 1936 à Bordeaux de père industriel et de mère catholique, fier comme Artaban de son aïeul maternel Louis champion d’escrime et se posant à son tour en crâne frondeur après Cyrano : « Déplaire est mon plaisir ! ».
Et le fait est qu’il y a réussi : nul auteur, au premier rang de sa génération, du Nobel Le Clézio à Pascal Quignard, en passant par Patrick Modiano, n’a suscité autant de décri et d’injures. Or il est vrai que le personnage peut sembler puant. Lui-même d’ailleurs se voit bien: « D’habitude, je suis plutôt modéré, voire laxiste, et même jésuite. Mais si on me cherche, on me trouve, et je peux être aussi terroriste, cassant, désagréable, têtu, insolent, odieux ».
Et que reproche-t-on au juste à Philippe Sollers ?
Quatre choses surtout: d’avoir passé du maoïsme à une posture poético-mystique politiquement suspecte; d’avoir écrit Femmes, vaste chronique d’époque devenue best-seller et jugé misogyne ; d’être revenu au catholicisme de son enfance et de s’être agenouillé devant Jean-Paul II; d’être outrageusement libre, productif, joyeux, et de n’avoir l’air de douter de rien, surtout pas de lui. À quoi s’ajoutent cent griefs liés à ses pouvoirs, réels ou fantasmés, dans le monde de l’édition, à son omniprésence médiatique, à ses menées de chef de gang et nous en passons. Mais l’écrivain là-dedans ?
Disons qu’à l’instar de l’homme privé, pudique et protégé, il se planque pour mieux rayonner. Il en résulte une cinquantaine de livres qu’on classe un peu vite en « lisibles » et en « illisibles », sans voir qu’ils racontent l’histoire d’un homme en phase avec son siècle : très sage apparemment à 22 ans, avec Une curieuse solitude, roman proustien que célébrèrent à la fois Mauriac et Aragon ; moins convenable ensuite avec Le Parc, qui flirte avec le Nouveau Roman ; avant-gardiste ensuite, alignant des romans de plus en plus complexes et des essais abscons, jusqu’à l’extrême Paradis, poème fluvial issu des sources de Dante et Joyce, dont l’auteur sexagénaire, dans ses mémoires (Un vrai roman) affirme tranquillement que c’est « de loin le plus grand poème du vingtième siècle »…Coup d’autopub et de bluff comme, récemment à la télé, lorsqu’il brandit son Discours parfait à La Grande Librairie et le présenta comme le parangon de « l’identité française » ? Mais lui qui conchie la société du spectacle n’en est-il pas le plus clinquant représentant ? À vrai dire, il faudra plus que cette contradiction pour griffer son cristal d’orgueil aux milles facettes.
Insaisissable Sollers ? Massivement inconséquent ? Trop séducteur dans la vie et ses livres pour être fiable ? Moins qu’on croirait pour qui le lit vraiment.« Ceux qui n’aiment pas mes romans n’aiment pas ma façon de vivre », nous disait l’écrivain qui regrette qu’on limite son œuvre à ses essais constituant, au demeurant, une extraordinaire lecture du monde d’encyclopédiste poète. Quant aux "romans", plutôt chroniques des passions fixes de Sollers, ils modulent aussi bien, de Mai 68 à nos jours, toutes les expériences existentielles de l’écrivain, du « hasch » (dans H…) à la grande muraille et de New York à Venise, au fil de ses conquêtes amoureuses, voyages autour du monde, lectures à n’en plus finir, minutes heureuses à foison, rencontres fameuses de vivants ou de morts parfois plus vivants que les précédents, à commencer par Nietzsche dont Sollers a adopté le nouveau calendrier – nous sommes donc en 122 !
Sollers misogyne ? Mais on lira dans Un vrai roman, son bel hommage aux dames de sa vie. Sollers égomane ? Assurément et à juste titre si l’on admet que son moi, poreux, est un univers à soi seul dans Les Voyageurs du Temps. Sollers réac ? Sans doute revenu d’engagements légers, fièvre d’époque. Sollers « fondu catho » ? Vrai si Rome reste la Centrale de l’Occident civilisé, capable d’intégrer la Chine et Voltaire, Mozart et Rimbaud, le Christ et le Tao. Sollers résistant à la décadence ? Son Discours parfait va plus loin : prophète d’une Renaissance dont il sera, ben voyons, le modeste ( !) messie...
Jean-Louis KUFFER

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24 01 10

Sollers le frondeur

SOLLERS0001Une belle année de lecture s’ouvre comme un immense jardin avec Discours parfait. Plus de 900 pages de passion communicative. L'événement littéraire évident...
Philippe Sollers, dont voici paraître le soixantième livre sous le titre apparemment immodeste de Discours parfait, est à la fois connu comme le loup blanc, dans la bergerie chic du top des lettres françaises actuelles, et plutôt méconnu en réalité. Très médiatisé, très maîtrisé dans son image et ses poses de grand seigneur à fume-cigarette et sourire en coin frotté d’ironie supérieure, le ci-devant ponte de l’avant-garde littéraire des années 60-70, qui atteignit une célébrité plus « populaire » dès la parution de Femmes, en 1983, semble intervenir partout et à tout moment, alors que c’est ailleurs que se passe sa vraie vie d’écrivain.
Car Philippe Sollers, avant tout, est un écrivain. Et autant qu’un écrivain : un lecteur. Et autant qu’un lecteur : un vivant. Et sur 918 pages ici, qui réfractent les milliers d’heures d’attention vive d’un vivant lecteur curieux de tout ce qui compte dans la vie, à commencer par la connaissance de soi et du monde : un travailleur de fond, un passeur d’idées et un passeur de beauté, un éclaireur (au double sens) et un éveilleur. Or cet immense bosseur solitaire a le culot d’aimer ce qu’il fait et de le dire. Et de le dire bien : au fil d’une écriture de plus en plus libre et joyeuse. Naguère très cérébrale, difficile voire illisible (travers de jeunesse et d’époque), l’écriture de Sollers s’est épanouie et déploie aujourd’hui ses moires de roue de paon. Je suis magnifique, dit en somme cette écriture : le monde est magnifique. Soljenitsyne, revenu du Goulag, le disait tranquillement à son retour d’exil : le monde est parfait. Et Discours parfait, formidable inventaire des beautés du jardin universel, du Paradis de Dante à l’île possible de Michel Houellebecq, ne dit pas autre chose : « À l’opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l’Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Belle paroles de littérateur, argueront les détracteurs de Sollers, sans le lire. Mais lui-même n’a-t-il pas entretenu le malentendu ?
Un bonheur insolent
Sollers maudit ? L’image fait sourire quand on se repasse le film de sa vie. Dès la parution d’Une curieuse solitude, son premier roman paru en 1958, le jeune homme né coiffé fut reconnu par le gaulliste Mauriac et le communiste Aragon. André Breton le déclara «aimé des fées ». Mais d’emblée aussi l’insolent fils de bourgeois bordelais, le frondeur de haut lignage, le provocateur de préau, ne cessa de pratiquer « le plaisir aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire, qui lui valut d’être autant jalousé, son succès croissant, que décrié et taxé de tous les vices : renégat de la gauche, girouette intellectuelle, flatteur opportuniste, écrabouilleur cynique. Le sociologue maître à peser Pierre Bourdieu crut lui régler son compte en définissant ainsi sa trajectoire : « de Tel Quel à Balladur, de l'avant-garde littéraire (et politique) en simili à l'arrière-garde politique authentique ». Et l’accusation de misogynie de faire florès après la publication de Femmes. Or c’est d’une femme, justement, Catherine Clément, de la gauche la plus ferme et d’un féminisme avéré, que viendra l’une des meilleurs approches d’un Sollers craint comme le « diable » et se découvrant peu à peu. Et c’est aujourd’hui dans ce qu’on pourrait dire un autoportrait « en creux » qu’il faut relire ce démon d’écriture, avec le triptyque constitué par La Guerre du goût, Eloge de l’infini et Discours parfait…
Le style mode de survie
Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es, pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’apprenti de Sollers au jardin de la littérature. Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme floral traversant « l’océan des fleurs » à partir des images de Gérard van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Proust, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours de l’écrivain creuse l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare, de Simone Weil et de ce qu'il appelle la mutation du divin. Avec l’infinie porosité du Big Will, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant merveilleusement le style de Rousseau. Le style mode de vie : c’est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel apprentissage du lecteur de Proust mais aussi de Fitzgerald, de Kafka ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre cent autres, plus encore de Nietzsche le phare « français », gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance : renaissance par le style…
Jean-Louis KUFFER

Philippe Sollers, Discours parfait, Gallimard, janvier 2010, 918p, 29€ env.

PS. J'ai encore cent et mille choses à écrire sur cet inépuisable livre-mulet. Je vais en tirer un cahier de Notes panoptiques, à quoi il se prête merveilleusement.

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12 12 09

De la physique des nuages, de l'homonymie, de l'amitié et de Discours parfait, le nouveau livre de Ph.S.

SOLLERS0001Chaque fois ou presque que je me rends à Smolensk en classe busy, ça ne manque pas : je tombe sur Sollers. La semaine dernière encore, alors que j’allais négocier l’achat d’une icône du XVIIe tardif auprès du sous-secrétaire du Métropolite Cyrille, pour le collectionneur qui me fait voyager à l’œil depuis quelques décennies, destination Smolensk ou ailleurs, voilà mon Sollers sur le tarmac avec son énorme porte-documents et son sourire matois si semblable en somme à celui de son homonyme.
Charles Sollers est un type épatant dont j’aime la conversation, véritable délassement pour l’esprit et la sensibilité fine sur le long parcours de Roissy à Smolensk via Varsovie. Charles n’est pas vraiment un littéraire, jamais je ne suis arrivé à lui faire lire les quelques livres lisibles de son homonyme, mais cet ingénieur atomiste est un bon connaisseur de l’ornithologie et des opéras de Puccini, de la peinture flamande et de la physique des nuages. Nous nous étions entretenus, lors de notre première rencontre, des montagnes de cumulo-nimbus de la plaine tourangelle, qu’il me dit rêver d’escalader un jour, et c’est dès ce premier entretien qu’une connivence poétique nous porta à nous confier mutuellement nos noms : il me livra donc son Sollers, et moi mon Joyaux, ce qui nous rendit tous deux joyeux car il trouvait Joyaux un nom joyeux et moi ce nom de Sollers me faisait rire, le sachant le pseudonyme de Joyaux, mon homonyme.Si nous nous entendons si bien, Charles et moi, qui nous arrangeons toujours avec les hôtesses russes pour nous retrouver côte à côte (je prononce mon spassiba avec un accent parfait, et lui coule son kharacho avec la même aisance), c’est à cause de notre goût commun pour les nuages, qui nous surexcite au moment des lentes montées vers l’azur et se poursuit dans nos longues évocations verbales entrecoupées de lampées de Bloody Mary. Il y a là quelque chose de rare, qui fonde une véritable amitié, que je crois indestructible. Ce n’est pas pour autant que j’irais plus souvent à Smolensk, et jamais nous ne nous voyons ailleurs que sur ce vol, Charles et moi. C’est simplement un fait : nous sommes d’incomparables amis, qui nous entendons en matière de nuages et de déserts, d’oiseaux et de mélodies à fendre l’âme. Charles est plutôt Tosca, moi plutôt Bohème, mais attention : ça peut changer. En 1999, lors de notre treizième vol commun, je me suis soudain trouvé en mesure de murmurer le Vissi d’arte, vissi d’amor de Tosca avec un pathétique (je croyais alors que j’avais un mal incurable) qui poigna Charles au point qu’il entonna un Mi chiamano Mimi positivement…
Les mots me manquent pour dire cette amitié, qu’on n’imaginerait pas avec l’autre Sollers, je ne sais pourquoi mais c’est comme ça: les écrivains sont les écrivains surtout ceux qui se prennent pour les meilleurs et que ça s'avère - parfois. Bref, Charles Sollers m’a d’ores et déjà prié de prendre connaissance de Discours parfait, le dernier mastodonte (918p.) récemment paru de l’autre Sollers, et de le lui résumer lors d’un prochain vol. Je n’y manquerai pas. Charles a cessé de le prendre au sérieux lorsque je lui ai cité les pages de son homonyme concernant les oiseaux, mais cette fois c'est avec un joli chapitre consacré aux fleurs que Philippe Sollers se lance dans un impétueux Zambèze de considérations sur la Gloire de la Bible et le sexe des Lumières, Baltasar Gracian (sacré Jésuite !), Freud qui s'échappe et Claudel porc et père, le fusil de Rimbaud et Mauriac grand cru, les dieux de Renoir et la mutation du divin + cent autres sommitaux sujets + Sollers à chaque coin de page qui nous annonce une Nouvelle Renaissance dont on devine qu'il s'intrônise lui-même en personne l'initiateur et le prophète et le pape au risque de faire sourire un peu Charles - et c'est d'ailleurs le moins qu'on puisse espérer au programme de cette somme à paraître le 5 janvier 2010 à o9ooh. GMT: deux amis qui s’entendent sur les questions fondamentales de physique nuageuse et de tectonique des déserts peuvent bien s’accorder quelque amusement en altitude…
Jean-Louis Kuffer

Discours parfait, Philippe Sollers, Gallimard, janvier 2010, 918p., 29€90.

Écrit par Brice dans Philippe Sollers | Commentaires (0) |  Facebook | |