02 02 12
Une éclaircie qui nous illumine !
Depuis deux ou trois ans, j'ai lu une trentaine d'ouvrages de Philippe Sollers à la suite l'un de l'autre, tant j'ai été subjugué (l'entrée, sur les conseils de Brice et Nicky Depasse, fut "Femmes") ! Inutile de dire que j'attends les sorties avec une impatience d'enfant avant son cadeau d'anniversaire ! (Je suis dans le même état qu'au cours des "Années d'Or", lorsque, programmateur et animateur, je recevais les albums nouveaux des Beatles !) Mes excuses aux libraires qui font bien leur métier, mais j'avais même demandé en pré-commande sur le Net le nouveau roman ! Et je l'ai reçu en avant-première ! Je commence donc la lecture (vous imaginez lorsque vous "savez" que vous n'allez pas être déçu) : "C'est immédiat : je ne peux pas voir un cèdre, dans un jardin ou débordant d'un mur sur la rue, sans penser qu'une grande bénédiction émane de lui et s'étend sur le monde" Voilà, c'est la première phrase du roman "L'éclaircie" ! Vous y êtes, vous nagez dans l'océan d'un autre univers, les mots résonnent en vous en de longs frémissements, remuent des souvenirs, font remonter des images, des sensations, des idées... Le miracle du talent incontestable de Philippe Sollers ! Je ne veux rien vous révéler de trop (j'en arrive à détester ces émissions où l'on raconte le film ou la trame de la pièce de théâtre ou l'histoire du roman !), seulement dire qu'il est question d'Edouard Manet et du "Déjeuner sur l'herbe" (La coïncidence magique est que c'est aussi le nom de mon dernier éditeur de poèmes), de Haydn, de Picasso, de Anne - sa soeur Anne, justement ! - , de glycine, et bien sûr de Nietzsche et de Rimbaud... Quelques phrases, presque au hasard : "Ne parlons même pas de "l'art contemporain", cette plaie de laideur grouillante adaptée à la publicité permanente." Et l'humour aussi, Sollers nous rappelle que la mère de Karl Marx disait : "Au lieu d'écrire Le Capital, il ferait mieux de s'en constituer un" ! Il est question du présent de l'art. Il est question de vieillir, ce qui nous intéressera de plus en plus : "Outre un trop-plein de mémoire, vieillir consiste à se raconter ses gestes avant de les faire, et à ne plus rien attendre de l'extérieur. Mais c'est aussi une nouvelle jeunesse où un artiste peut tout accomplir "comme pour la première fois". Et toujours ses mots et leurs poids "Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes". Enfin il m'absout, moi et mes semblables : "Heureux les peintres et les écrivains qui ont séché la morose école et la barbante université, pour enrichir leurs connaissances dans le boudoir des pensées !" Et si vous voulez vraiment connaître le sens du joli titre de ce dernier livre de Sollers, voici cet extrait encore : "On s'étonne, on s'exclame, on s'indigne ? Trop tard, et pour longtemps. On peut aussi décider, un siècle après, d'"éradiquer" ces phénomènes. Après avoir été religieux, totalitaires, fonctionnaires, publicitaires, les nouveaux imposteurs sont devenus purement techniques. Achetez, communiquez, consommez, communiquez. Allez-y, allez-y, vous n'empêcherez pas l'éclaircie."
Jacques MERCIER
"L'Eclaircie", par Philippe Sollers, roman, Editions Gallimard, déc 2011, 240pp, 17,90 euros.
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14 04 10
Sollers mousquetaire gnostique
Philippe Sollers est sans doute le plus mal vu des écrivains vivants de langue française les plus en vue, probablement aussi le plus mal lu. Il est d’ailleurs le premier à le rappeler à tout moment, comme il est le premier à peaufiner son autoportrait. Nul autre que Sollers n’a mieux parlé de ce personnage de roman qu’est devenu Philippe Joyaux, né en 1936 à Bordeaux de père industriel et de mère catholique, fier comme Artaban de son aïeul maternel Louis champion d’escrime et se posant à son tour en crâne frondeur après Cyrano : « Déplaire est mon plaisir ! ».
Et le fait est qu’il y a réussi : nul auteur, au premier rang de sa génération, du Nobel Le Clézio à Pascal Quignard, en passant par Patrick Modiano, n’a suscité autant de décri et d’injures. Or il est vrai que le personnage peut sembler puant. Lui-même d’ailleurs se voit bien: « D’habitude, je suis plutôt modéré, voire laxiste, et même jésuite. Mais si on me cherche, on me trouve, et je peux être aussi terroriste, cassant, désagréable, têtu, insolent, odieux ».
Et que reproche-t-on au juste à Philippe Sollers ?
Quatre choses surtout: d’avoir passé du maoïsme à une posture poético-mystique politiquement suspecte; d’avoir écrit Femmes, vaste chronique d’époque devenue best-seller et jugé misogyne ; d’être revenu au catholicisme de son enfance et de s’être agenouillé devant Jean-Paul II; d’être outrageusement libre, productif, joyeux, et de n’avoir l’air de douter de rien, surtout pas de lui. À quoi s’ajoutent cent griefs liés à ses pouvoirs, réels ou fantasmés, dans le monde de l’édition, à son omniprésence médiatique, à ses menées de chef de gang et nous en passons. Mais l’écrivain là-dedans ?
Disons qu’à l’instar de l’homme privé, pudique et protégé, il se planque pour mieux rayonner. Il en résulte une cinquantaine de livres qu’on classe un peu vite en « lisibles » et en « illisibles », sans voir qu’ils racontent l’histoire d’un homme en phase avec son siècle : très sage apparemment à 22 ans, avec Une curieuse solitude, roman proustien que célébrèrent à la fois Mauriac et Aragon ; moins convenable ensuite avec Le Parc, qui flirte avec le Nouveau Roman ; avant-gardiste ensuite, alignant des romans de plus en plus complexes et des essais abscons, jusqu’à l’extrême Paradis, poème fluvial issu des sources de Dante et Joyce, dont l’auteur sexagénaire, dans ses mémoires (Un vrai roman) affirme tranquillement que c’est « de loin le plus grand poème du vingtième siècle »…Coup d’autopub et de bluff comme, récemment à la télé, lorsqu’il brandit son Discours parfait à La Grande Librairie et le présenta comme le parangon de « l’identité française » ? Mais lui qui conchie la société du spectacle n’en est-il pas le plus clinquant représentant ? À vrai dire, il faudra plus que cette contradiction pour griffer son cristal d’orgueil aux milles facettes.
Insaisissable Sollers ? Massivement inconséquent ? Trop séducteur dans la vie et ses livres pour être fiable ? Moins qu’on croirait pour qui le lit vraiment.« Ceux qui n’aiment pas mes romans n’aiment pas ma façon de vivre », nous disait l’écrivain qui regrette qu’on limite son œuvre à ses essais constituant, au demeurant, une extraordinaire lecture du monde d’encyclopédiste poète. Quant aux "romans", plutôt chroniques des passions fixes de Sollers, ils modulent aussi bien, de Mai 68 à nos jours, toutes les expériences existentielles de l’écrivain, du « hasch » (dans H…) à la grande muraille et de New York à Venise, au fil de ses conquêtes amoureuses, voyages autour du monde, lectures à n’en plus finir, minutes heureuses à foison, rencontres fameuses de vivants ou de morts parfois plus vivants que les précédents, à commencer par Nietzsche dont Sollers a adopté le nouveau calendrier – nous sommes donc en 122 !
Sollers misogyne ? Mais on lira dans Un vrai roman, son bel hommage aux dames de sa vie. Sollers égomane ? Assurément et à juste titre si l’on admet que son moi, poreux, est un univers à soi seul dans Les Voyageurs du Temps. Sollers réac ? Sans doute revenu d’engagements légers, fièvre d’époque. Sollers « fondu catho » ? Vrai si Rome reste la Centrale de l’Occident civilisé, capable d’intégrer la Chine et Voltaire, Mozart et Rimbaud, le Christ et le Tao. Sollers résistant à la décadence ? Son Discours parfait va plus loin : prophète d’une Renaissance dont il sera, ben voyons, le modeste ( !) messie...
Jean-Louis KUFFER
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24 01 10
Sollers le frondeur
Une belle année de lecture s’ouvre comme un immense jardin avec Discours parfait. Plus de 900 pages de passion communicative. L'événement littéraire évident...
Philippe Sollers, dont voici paraître le soixantième livre sous le titre apparemment immodeste de Discours parfait, est à la fois connu comme le loup blanc, dans la bergerie chic du top des lettres françaises actuelles, et plutôt méconnu en réalité. Très médiatisé, très maîtrisé dans son image et ses poses de grand seigneur à fume-cigarette et sourire en coin frotté d’ironie supérieure, le ci-devant ponte de l’avant-garde littéraire des années 60-70, qui atteignit une célébrité plus « populaire » dès la parution de Femmes, en 1983, semble intervenir partout et à tout moment, alors que c’est ailleurs que se passe sa vraie vie d’écrivain.
Car Philippe Sollers, avant tout, est un écrivain. Et autant qu’un écrivain : un lecteur. Et autant qu’un lecteur : un vivant. Et sur 918 pages ici, qui réfractent les milliers d’heures d’attention vive d’un vivant lecteur curieux de tout ce qui compte dans la vie, à commencer par la connaissance de soi et du monde : un travailleur de fond, un passeur d’idées et un passeur de beauté, un éclaireur (au double sens) et un éveilleur. Or cet immense bosseur solitaire a le culot d’aimer ce qu’il fait et de le dire. Et de le dire bien : au fil d’une écriture de plus en plus libre et joyeuse. Naguère très cérébrale, difficile voire illisible (travers de jeunesse et d’époque), l’écriture de Sollers s’est épanouie et déploie aujourd’hui ses moires de roue de paon. Je suis magnifique, dit en somme cette écriture : le monde est magnifique. Soljenitsyne, revenu du Goulag, le disait tranquillement à son retour d’exil : le monde est parfait. Et Discours parfait, formidable inventaire des beautés du jardin universel, du Paradis de Dante à l’île possible de Michel Houellebecq, ne dit pas autre chose : « À l’opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l’Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Belle paroles de littérateur, argueront les détracteurs de Sollers, sans le lire. Mais lui-même n’a-t-il pas entretenu le malentendu ?
Un bonheur insolent
Sollers maudit ? L’image fait sourire quand on se repasse le film de sa vie. Dès la parution d’Une curieuse solitude, son premier roman paru en 1958, le jeune homme né coiffé fut reconnu par le gaulliste Mauriac et le communiste Aragon. André Breton le déclara «aimé des fées ». Mais d’emblée aussi l’insolent fils de bourgeois bordelais, le frondeur de haut lignage, le provocateur de préau, ne cessa de pratiquer « le plaisir aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire, qui lui valut d’être autant jalousé, son succès croissant, que décrié et taxé de tous les vices : renégat de la gauche, girouette intellectuelle, flatteur opportuniste, écrabouilleur cynique. Le sociologue maître à peser Pierre Bourdieu crut lui régler son compte en définissant ainsi sa trajectoire : « de Tel Quel à Balladur, de l'avant-garde littéraire (et politique) en simili à l'arrière-garde politique authentique ». Et l’accusation de misogynie de faire florès après la publication de Femmes. Or c’est d’une femme, justement, Catherine Clément, de la gauche la plus ferme et d’un féminisme avéré, que viendra l’une des meilleurs approches d’un Sollers craint comme le « diable » et se découvrant peu à peu. Et c’est aujourd’hui dans ce qu’on pourrait dire un autoportrait « en creux » qu’il faut relire ce démon d’écriture, avec le triptyque constitué par La Guerre du goût, Eloge de l’infini et Discours parfait…
Le style mode de survie
Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es, pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’apprenti de Sollers au jardin de la littérature. Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme floral traversant « l’océan des fleurs » à partir des images de Gérard van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Proust, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours de l’écrivain creuse l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare, de Simone Weil et de ce qu'il appelle la mutation du divin. Avec l’infinie porosité du Big Will, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant merveilleusement le style de Rousseau. Le style mode de vie : c’est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel apprentissage du lecteur de Proust mais aussi de Fitzgerald, de Kafka ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre cent autres, plus encore de Nietzsche le phare « français », gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance : renaissance par le style…
Jean-Louis KUFFER
Philippe Sollers, Discours parfait, Gallimard, janvier 2010, 918p, 29€ env.
PS. J'ai encore cent et mille choses à écrire sur cet inépuisable livre-mulet. Je vais en tirer un cahier de Notes panoptiques, à quoi il se prête merveilleusement.
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12 12 09
De la physique des nuages, de l'homonymie, de l'amitié et de Discours parfait, le nouveau livre de Ph.S.
Chaque fois ou presque que je me rends à Smolensk en classe busy, ça ne manque pas : je tombe sur Sollers. La semaine dernière encore, alors que j’allais négocier l’achat d’une icône du XVIIe tardif auprès du sous-secrétaire du Métropolite Cyrille, pour le collectionneur qui me fait voyager à l’œil depuis quelques décennies, destination Smolensk ou ailleurs, voilà mon Sollers sur le tarmac avec son énorme porte-documents et son sourire matois si semblable en somme à celui de son homonyme.
Charles Sollers est un type épatant dont j’aime la conversation, véritable délassement pour l’esprit et la sensibilité fine sur le long parcours de Roissy à Smolensk via Varsovie. Charles n’est pas vraiment un littéraire, jamais je ne suis arrivé à lui faire lire les quelques livres lisibles de son homonyme, mais cet ingénieur atomiste est un bon connaisseur de l’ornithologie et des opéras de Puccini, de la peinture flamande et de la physique des nuages. Nous nous étions entretenus, lors de notre première rencontre, des montagnes de cumulo-nimbus de la plaine tourangelle, qu’il me dit rêver d’escalader un jour, et c’est dès ce premier entretien qu’une connivence poétique nous porta à nous confier mutuellement nos noms : il me livra donc son Sollers, et moi mon Joyaux, ce qui nous rendit tous deux joyeux car il trouvait Joyaux un nom joyeux et moi ce nom de Sollers me faisait rire, le sachant le pseudonyme de Joyaux, mon homonyme.Si nous nous entendons si bien, Charles et moi, qui nous arrangeons toujours avec les hôtesses russes pour nous retrouver côte à côte (je prononce mon spassiba avec un accent parfait, et lui coule son kharacho avec la même aisance), c’est à cause de notre goût commun pour les nuages, qui nous surexcite au moment des lentes montées vers l’azur et se poursuit dans nos longues évocations verbales entrecoupées de lampées de Bloody Mary. Il y a là quelque chose de rare, qui fonde une véritable amitié, que je crois indestructible. Ce n’est pas pour autant que j’irais plus souvent à Smolensk, et jamais nous ne nous voyons ailleurs que sur ce vol, Charles et moi. C’est simplement un fait : nous sommes d’incomparables amis, qui nous entendons en matière de nuages et de déserts, d’oiseaux et de mélodies à fendre l’âme. Charles est plutôt Tosca, moi plutôt Bohème, mais attention : ça peut changer. En 1999, lors de notre treizième vol commun, je me suis soudain trouvé en mesure de murmurer le Vissi d’arte, vissi d’amor de Tosca avec un pathétique (je croyais alors que j’avais un mal incurable) qui poigna Charles au point qu’il entonna un Mi chiamano Mimi positivement…
Les mots me manquent pour dire cette amitié, qu’on n’imaginerait pas avec l’autre Sollers, je ne sais pourquoi mais c’est comme ça: les écrivains sont les écrivains surtout ceux qui se prennent pour les meilleurs et que ça s'avère - parfois. Bref, Charles Sollers m’a d’ores et déjà prié de prendre connaissance de Discours parfait, le dernier mastodonte (918p.) récemment paru de l’autre Sollers, et de le lui résumer lors d’un prochain vol. Je n’y manquerai pas. Charles a cessé de le prendre au sérieux lorsque je lui ai cité les pages de son homonyme concernant les oiseaux, mais cette fois c'est avec un joli chapitre consacré aux fleurs que Philippe Sollers se lance dans un impétueux Zambèze de considérations sur la Gloire de la Bible et le sexe des Lumières, Baltasar Gracian (sacré Jésuite !), Freud qui s'échappe et Claudel porc et père, le fusil de Rimbaud et Mauriac grand cru, les dieux de Renoir et la mutation du divin + cent autres sommitaux sujets + Sollers à chaque coin de page qui nous annonce une Nouvelle Renaissance dont on devine qu'il s'intrônise lui-même en personne l'initiateur et le prophète et le pape au risque de faire sourire un peu Charles - et c'est d'ailleurs le moins qu'on puisse espérer au programme de cette somme à paraître le 5 janvier 2010 à o9ooh. GMT: deux amis qui s’entendent sur les questions fondamentales de physique nuageuse et de tectonique des déserts peuvent bien s’accorder quelque amusement en altitude…
Jean-Louis Kuffer
Discours parfait, Philippe Sollers, Gallimard, janvier 2010, 918p., 29€90.
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19 02 09
Le passeur des Lumières
Je ne suis ni fan, ni admirateur de Philippe Sollers. Mais j'ai lu tous ses livres. Chaque nouvelle publication est un bonheur qui commence dès le contact avec la couverture. Car chaque roman, chaque essai de Sollers est une aventure, un plaisir, un passage, une pièce supplémentaire, un moment de vie transcendé par la pensée et la manière de la transmettre.
Grand beau temps, Aphorismes et pensées choisies, c'est du bonheur condensé garanti.
Pourtant, au fil des pages, une impression désagréable : la sauce ne prend pas. Je me surprend à espérer du paragraphe suivant, trouver la formule définitive, courte, absolue, celle qui résume l'avancée d'une pensée, expose et convainc.
A l'image de son Paradis, la pensée de Sollers ne se retrouve pas dans une phrase ou une strophe. Tout est vaste, riche, complexe, mêlé. Il faut un livre entier pour recevoir le choc des milliers de réflexions du monde que l'écrivain convoque à sa table, en terrasse sur le Grand Canal Giudecca, par grand beau temps.
Un conseil : lisez L'évangile de Nietzsche paru dans la même collection et chez le même éditeur.
Brice Depasse
Grand beau temps, Aphorismes et pensées choisies de Philippe Sollers, Guillaume Petit, Le Cherche Midi, collection Styles, janvier 2009, 121p., 13€50.
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15 08 08
Philippe Sollers : La mémoire de Venise
Un vrai roman. Celui de sa vie. Le titre des mémoires de Philippe Sollers que le dernier des géants du nouveau roman a publié chez Plon l'hiver dernier. Un livre avec de nombreux personnages (Louis-Ferdinand Céline, François Mitterrand, BHL, Lacan, Houellebecq, Gallimard, Jean-Paul II, …), une époque historique (de 1936 à nos jours) et de nombreux lieux (Bordeaux, Paris, New-York, l’île de Ré et, surtout, Venise).
Rencontre avec l’auteur de « Femmes », l’infatigable arpenteur de l’œuvre de Sade, Casanova, Dante et Nietzsche, dans l’antre de « L’Infini », son bureau chez Gallimard.
Écoutez l'entretien intégral en cliquant sur la couverture du livre.
En dehors de Paris, vous avez deux villégiatures principales : Venise et Ars-en-Ré.
Pourquoi ?
Je ne peux pas vivre loin de l’eau. J’ai d’ailleurs remarqué que la majeure partie des écrivains français sont des gens du continent, du centre.
Ma maison sur l’île de Ré est bâtie sur un lieu extraordinaire. L’acte notarié remonte à la fin du XVIII° siècle. Mon aïeul, qui était un marin au long cours, avait trouvé cet endroit idéal, au bord de la mer et d’une réserve d’oiseaux, ce qui lui permettait de partir aisément à la pêche et à la chasse. La maison malheureusement a été rasée pendant la seconde guerre mondiale car elle gênait les batteries d’un mur par lequel ces stupides nazis croyaient fermer l’Atlantique. Malédiction ? Ma maison natale à Bordeaux a aussi été détruite après la faillite de mes parents. Ce terrain d’Ars-en-Ré est donc tout ce qui me reste du patrimoine familial.
Vous y fêtez chaque année le 14 juillet en y faisant flotter quatre drapeaux.
C’est vrai. Les drapeaux français et anglais car je suis un Européen d’origine française. J’ai remarqué que cela choque beaucoup quand je dis cela. Pourtant, je crois que la France aurait dû depuis longtemps se débarrasser de son anglophobie héritée des mythes de Jeanne d’Arc et Napoléon. Sans cela, elle ne se serait peut-être pas jetée dans la collaboration avec les nazis. Ensuite, le drapeau chinois parce que j’aimerais dans cinquante ans être reconnu comme un des premiers européens d’origine française à s’être intéressé en profondeur à la Chine autrement que via le maoïsme (qu’on m'a beaucoup reproché), épisode parfaitement insignifiant à l’échelle de l’histoire de ce grand pays. Enfin, le drapeau du Saint-Siège, un État qui résiste à toutes les oppressions.
Peut-on espérer vous croiser le soir à Saint Martin-en-Ré ?
Exceptionnellement, si je vais y dîner avec des amis car sinon j’évite les voitures et les touristes. Comme à Venise d’ailleurs. Prenez la place Saint-Marc ; elle est noire de monde. Vous faites cent mètres d’un côté comme de l’autre et il n’y a plus personne. Il y a deux villes dans la ville. Les gardiens du palais des Doges s’écrient « voilà les fourmis » lorsqu’ils voient s’approcher les touristes japonais.
Venise et vous, c’est une histoire d’amour qui dure depuis plus de quarante ans.
En 1963, je venais de Florence où je préparais un livre sur Dante lorsque je suis arrivé de nuit, à Venise, sur la place Saint-Marc. Il n’y avait plus personne. Mon sac m’est tombé des mains. J’entends encore maintenant, le bruit sourd qu’il fait sur les dalles. Je me suis dit : « C’est cela ! J’y suis ! ». Vous dites quarante ans que je vis cette d’histoire d’amour (avec les cinq sens d’ailleurs) mais j’ai toujours l’impression d’arriver. Il faudrait vivre plusieurs vies pour rejoindre tous les siècles passés afin de retrouver ce qu’il y a d’essentiel dans Venise. C’est-à-dire une grande civilisation maritime, extraordinairement moderne et la grande vivacité de l’œuvre de ses artistes, même vieux, comme le Titien, Monteverdi ou Vivaldi qui ont été si longtemps oubliés.
Tout cela nous parle beaucoup plus de notre condition de citoyen mondialisé d’aujourd’hui que les évènements du XX° siècle. Il y a une faculté de résurrection, de renaissance permanente à Venise : regardez la Fenice qui vient encore de renaître de ses cendres.
Car finalement, ce dont nous avons besoin aujourd’hui, bon Dieu, c’est d’une renaissance de la civilisation européenne, et non pas de cet abaissement qu’on lui fait subir.
À propos, vous dites souvent que le carnaval de Venise est un mensonge. Pourquoi ?
Le nouveau carnaval de Venise est horrible, grotesque : une falsification de ce que le carnaval a été du temps où le grand Casanova savait pourquoi il y allait et quoi y faire. Je l’aurais volontiers accompagné à l’époque.
En passionné de Venise, vous aimeriez résider à San Michele comme dernière demeure ?
Y être enterré comme Stravinsky ? Puisqu’il s’agit de parler de la mort, alors allons-y carrément, soyons mégalomane : je préfèrerais être inhumé dans l’église des Frari, pas loin de Monteverdi.
Entretien et photographies : Nicky Depasse
Portrait : Alain Trellu
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15 08 08
La Venise secrète de Philippe Sollers
« Juste un saut à Venise pour vérifier si j’ai eu raison de vivre comme j’ai vécu. La réponse vient en bateau, le matin, et c’est oui, encore. » Philippe Sollers
C’est le quartier du Dorsoduro, sur le grand canal Giudecca. Je vais grignoter le plus souvent possible près de la gare maritime, sur les Zattere. J’ai vu monter cette ville en puissance depuis quarante ans : de plus en plus de bateaux et paquebots, véritables gratte-ciel flottants remontent le grand canal. Ils nous rappellent que Venise est la fiancée de la mer, ce que le touriste oublie. Venise est une ville qui se visite en bateau, pas à pied. Il faut voir la Douane de mer surgir de l’eau comme autrefois les marins revenant dans leur ville après plusieurs années pour comprendre Venise.
Photo : Nicky Depasse
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15 08 08
Bref rappel des faits
Philippe Sollers, né Philippe Joyaux dans une famille d’industriels bordelais en 1936, fut au début des années soixante un des papes du nouveau roman. Après avoir dirigé et fondé aux éditions du Seuil la revue « Tel Quel » dans laquelle il combattit pour la reconnaissance et la publication d’écrivains tels que Barthes, Joyce, Bataille ou Foucault, Sollers rejoint la maison Gallimard au début des années 80.
C’est alors qu’il écrit le roman qui fera de lui l’homme médiatique qu’il est encore aujourd’hui : « Femmes ». Une émission mémorable avec Bernard Pivot fait exploser les ventes de ce roman neuf et intelligent qui en appellera d’autres : Portrait du joueur, Le Lys d’Or, La fête à Venise, Casanova l’admirable, Le dictionnaire amoureux de Venise, et dernièrement,Une vie divine.
Philippe Sollers fait aujourd’hui partie du comité de lecture de Gallimard, dirige sa revue et collection, « L’Infini », le prix littéraire le mieux doté de la rentrée, « Le prix Décembre » et publie ses critiques dans les plus grands quotidiens et périodiques de France.
Nicky Depasse
Portrait : Alain Trellu
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09 01 08
Bioroman
On a souvent reproché à Philippe Sollers de ne pas raconter d’histoire dans ses romans. C’est vrai. Il en raconte des centaines. Ce qui n’est jamais trop : l’humanité, même docte, est si vaste.
Voilà donc livrée la ratio du titre « Un vrai roman ». Philippe Sollers raconte sa vie, son histoire. « Celui qui dira bientôt « je » est né au monde humain … ». Mais chassez le naturel et il revient au galop. Très vite, Sollers nous conte les histoires de ses contemporains, ceux qu’il a croisés (Mitterrand, Barthes, Bataille, Venise, Gallimard, Lacan, Jean-Paul II, …). Les rencontres et les contextes historiques récents défilent sous nos yeux et dans notre esprit. On s’en trouve transporté, ravi et peu importe si cet enfant terrible nous cache la vérité, sa vérité. Après tout, il aura cherché sa vie durant à découvrir toutes celles qui étaient cachées. A nous de voir. A nous de penser. C'est, finalement, son message essentiel.
Brice Depasse
« Un vrai roman », Philippe Sollers, Plon, octobre 2007, 352p, 21€00
Acheter « Un vrai roman » de Philippe Sollers
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09 01 08
Double entretien : l’homme
Dans le bureau où se joue le destin de « L’Infini », la collection et la revue, qu’a lieu ce nouvel échange avec l’insatiable arpenteur du Gai Savoir. La porte du propos est étroite, le dernier livre, par rapport au sujet, une vie, grand comme la maison de la rue Sébastien Bottin.
Photos : Alain Trellu
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