18 04 17

Tournai, une ville en poésie

 


_m Dictionnairepoéticon.jpgDeux sorties « poétiques » donnent des couleurs à la littérature. Tout d'abord « Poéticon », qui son éditeur, François Van Dorpe, définit comme un « magalivre » (à la fois magazine et livre) : « C'est un terrain de jeux poétiques, proposant des expériences ou permettant aux lecteurs de proposer leurs idées ». Dans ce numéro zéro, on trouve par exemple cette belle expérience : quatorze artistes ont relevé le défi – dans le cadre de Tournai Ville en Poésie 2017 – de prendre un extrait d'un livre de la collection « Musique des Mots » et de créer une œuvre miniature inspirée par le texte. On peut suivre le résultat : l’œuvre et l'extrait du texte remis dans son contexte. Un exemple : Pascale Loiseau a créé une installation de nœuds et macramé avec caillou, fils de laiton, bronze, inox et cuivre pour ce texte de Jean-Louis Keranguéven : « Il faut toujours remettre en place chaque caillou chaque rocher afin qu'il nous surprenne encore disait mon père à marée basse. »

 

_traces fugace.jpg« Traces du fugace » est précisément édité pour garder la mémoire de créations poétiques courtes, nées de projets souvent spontanés grâce au Printemps des Poètes, à la ville de Tournai et à la Wallonie. Vous y découvrirez « Affiche ton poème », réalisé avec des écoles primaires de la ville. Savourons quelques trouvailles d'enfants de 3° et 4° primaires : « Comment dessiner un cauchemar ? / Avec un crayon ordinaire » (Apolline Ardennois), « Comment toucher la lune ? / Avec des mots tristes. » (Zoé Derycke), « Dans le jardin / J'ai ramassé l'univers. » (Mathias Dubois), « Qui écrit un poème dans l'arbre ? / Le printemps. » (Suzane Parent).

Vous avez peut-être suivi cette opération « Panneaux électroniques », une activité en cours d'Unimuse, de la Maison de la Culture et de la Ville. De courts textes furent diffusés sur les panneaux électroniques, tels ceux-ci : « Voir fourmiller Tournai et se dire : Il ne manque que le chant des cigales » (Olivier Delcourt), « Cabossés / Les mots ont leur beauté / Ils dissimulent leur vérité » (Jacky Legge), « Ce que j'aime dans la fermeture éclair, c'est l'éclair » (Françoise Lison-Leroy), « Écrire c'est s'ancrer en pleine terre pour mieux déployer ses ailes » (Colette Nys-Mazure).

Entre autres, dans ce livre très riche et passionnant, on découvre le résultat d'installations d'incises littéraires dans les 33 cimetières de Tournai. Un seul exemple : « Le vrai tombeau des morts c'est le cœur des vivants » (Jean Cocteau).

Les extraits des discours de l'échevin de la Culture, Tarik Bouziane, que l'on peut relire ici prouve que la poésie peut être au centre de toutes nos activités et qu'elle marquera profondément les citoyens que nous sommes ! Je suis particulièrement fier de cette ville poétique, où j'ai accompli une partie essentielle de mes propres études, il y a longtemps déjà...

 

Jacques MERCIER

 

Poeticon, N° 0, Les Déjeuners sur l'herbe, 54 pages, 20cm/21cm, 15 euros. www.poeticon.be

Traces du fugace, Les Déjeuners sur l'herbe, 94 pages, 20cm/21cm, 5 euros.

www.lesdejeunerssurlherbe.com

 

 

 

 

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20 02 17

« L’éphémère de nuit danse le tango... »

Tango.jpgOn connaît le talent immense de la romancière et nouvelliste Corinne Hoex [1] qui est aussi une poétesse d’envergure [2] dont les textes témoignent d’une belle capacité à faire ressentir les émotions les plus sensuelles et les plus subtiles.

C’est le cas de Tango, paru chez Esperluète à Noville-sur-Mehaigne, un poème orné d’eaux-fortes de Martine Souren qui soutiennent la prouesse suggestive du texte dans lequel une femme danse le tango, dans une tension soulignée par des répétitions fidèles au rythme de la musique née à Buenos Aires :

 

« l'éphémère de nuit

voudrait un vêtement

qui lui tienne au corps

 

qui me tienne au corps

songe-t-elle encore

et pas cette robe

 

qui me tienne au corps

comme un tanguero

comme un torero

un conquistador

et pas cette robe

aux rubans fugaces

aux franges incertaines »

 

Car, comme l’a écrit l’écrivain argentin Ernesto Sábato (1911-2011), « le tango est une pensée triste qui se danse… »

Bernard DELCORD

Tango, poème de Corinne Hoex, gravures de Martine Souren, Noville-sur-Mehaigne, Éditions Esperluète, collection « Cahiers », novembre 2017, 20 pp. en noir et blanc au format 10,5 x 20 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 8 €

 

[1] Le Grand Menu, 2001, Ma robe n’est pas froissée, 2008, Décidément je t’assassine, 2010, Le Ravissement des femmes, 2012, Décollations, fantaisie en prose, 2014, Valets de nuit, 2015, Pas grave, 2015.

[2] Cendres, 2002, Contre Jour, 2009, La Nuit, la mer, 2009, Juin, 2011, N.Y., 2011, Rouge au bord du fleuve, 2012, Le Murmure de la terre, 2012, L’Autre Côté de l’ombre, 2012, Celles d'avant, 2013, Matin, 2013, Jadis vivait ici, 2015, Oripeaux, 2015, Les Mots arrachés, 2015, L'Été de la rainette, 2016.

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22 11 16

Rivière, recueil de poèmes

_marotta.jpgComment mieux vous donner l'envie de lire les poèmes de Frédéric Marotta qu'en vous en recopiant quelques extraits de son dernier ouvrage « Rivière » (Eveil du soleil).

A coups de marteaux / Se parlent / Les bâtisseurs / Des cités / Repoussant / Dans le vide / Les astres / Qui éclairent / Les déserts arides / Et qui dénouent / Les lourdes cordes / D'un monde prisonnier / Désirant voir / L'éclosion / Des âmes nouvelles / Descendues des comètes / Fendant les ciels amers / Et obsolètes / Déposant / Dans tous les yeux / Les éclats de vérités / Révélées / Depuis les sources absolues de la voie lactée

ou

Et si l'on écrivait / Une page blanche / Avec les doigts / D'une fée née / Du mystère / Et l'écriture / Invisible / D'une encre Transparente / Par le fil d'argent

ou enfin

Nuits d'hiver / Qui traversent voiles / Transparents et sacrés / Gorgées / De mondes extraordinaires / Qui unissent / Et qui lient les êtres / Au-delà / Des échelles humaines / Et mentales qui jugent / Dans l'opacité du discours  

Dans ma préface, j'écris : Il n'est pas anodin que le premier mot soit « silence » et que les deux derniers vers révèlent que : « L'ange déploie/ Délié/ ses ailes dorées ».

« La dimension cosmique et sacrée est omniprésente. Elle est évoquée avec des mots purs, innocents et simples. »

« La poésie nous aide à renaître (un verbe qui revient souvent) et à ne plus se retrouver seul, même s'il faut « traverser les larmes ». »

Jacques MERCIER

« Rivière », Eveil du soleil, poèmes, Frédéric Marotta, Edilivre, 56 pp. www.edilivre.com 10, 50 euros.

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13 11 16

Le silence des poèmes !

 

 

_colmant bruit.jpgNon, la poésie n'est pas réservée qu'aux seuls poètes, qu'à des cercles d'initiés. Elle est à tout le monde et Philippe Colmant de receuil en recueil nous en donne la preuve. Voici une poésie limpide et belle. Le titre « La lumière bruit de silences » joue déjà sur le charme et l'humour des mots.

Sylvie Godefroid note très joliment dans la préface : « Sa mécanique ressemble à celle des affaissements de terrain ou encore à celle des plaques tectoniques quand l'être se cogne à l'âme. »

Je vous propose quelques fleurs prises dans le bouquet du livre :

L'amour te va si bien

En ces jours de terreur.

Dans « Demain » ces beaux alexandrins :

Arrivé en retard, j'ai raté aujourd'hui.

J'attends demain, qui va venir avec la nuit

Glisser des rêves neufs dans mes souliers usés

Et m'offrir un ciel bleu comme pour s'excuser.

Dans « D'yeux » :

J'ai découpé des gares

Dans le carton du ciel

Et j'ai posé des rails

Qui montent jusqu'au rêve.

Et encore ce quatrain extrait de « Sur mon chemin », mais tant d'autres moments méritent de s'y attarder, d'y revenir, de savourer...

Si tu foules ma terre,

Ménage le velours

De ces plumes d'oiseau

Qui caressent tes pas.

Ajoutons que tous ces poèmes sont magnifiquement illustrés par des photos prises par l'auteur ! 

Jacques MERCIER

 

« La lumière bruit de silences », Philippe Colmant, poèmes ; préface de Sylvie Godefroid. Ed Demdel. 106 pp. 16X23 cm. 12 euros. www.demdel-editions.com

 

 

 

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02 11 16

« La poésie est le miroir brouillé de notre société. Et chaque poète souffle sur ce miroir : son haleine différemment l'embue. » (Louis Aragon)

Donc, revue sonore de poésie n°1.gif« Donc, c’est une nouvelle revue. De poésie. Un vrai défi.

Donc, une revue qu’on écoute. Une qui mêle des voix. Parce que les voix, ça porte loin. Jusqu’au cœur de chacun. Des voix nouvelles, des assurées, des qui font leurs premiers pas, des d’humbles géants, des qui poussent jusqu’au chant. En vers, en prose, entre les deux. Des voix de poètes, de chanteurs, un petit peu d’hier et beaucoup d’aujourd’hui.

Un numéro inaugural imaginé au coin d’une table, réalisé dans l’euphorie, entre amis et avec beaucoup d’inédits.

De la poésie concrète ou lyrique, énigmatique, douce ou violente, tranchante ou apaisante. Des mots. Des mots dits. Parce que la poésie, ça s’adresse à tout le monde. Ça peut changer le monde. À commencer ici. Alors, vous offrir une revue. Un grand spectacle. Juste entre nous. Qui commence, Donc, »

C’est en ces mots que son comité éditorial [1] présente le premier numéro – à nos yeux et à nos oreilles particulièrement réussi – de la revue sonore Donc, publiée aux Éditions Thélème à Paris, qui constitue une fameuse gageure autant qu’une belle aventure littéraire : un florilège lu, parfois par leur auteur, à l’instar de celui que nous reproduisons ci-dessous, de textes poétiques de qualité inscrits tout à la fois dans l’actualité du moment et dans l’intemporalité des vagues de l’âme humaine.

« Bravo, les gars, pour ces instants pas du tout pouet-pouet ! », aurait pu en dire l’ami VERHEGGEN…

Bernard DELCORD

Donc, revue sonore de poésie, n°1, collectif, Paris, Éditions Thélème, septembre 2016, 1 CD MP3, 13,8 cm x 18,7 cm durée 1h36, 9,90 € (téléchargement : 7,90 €)

 

Au sommaire du premier numéro :

Jean-Pierre VERHEGGEN & Jacques BONNAFFÉ • Le Poési

Stéphane BATAILLON • Édito

Julien ALLOUF lit RABELAIS • Gargantua – L’Abbaye de Thélème

Brigitte FONTAINE • Éloge de l’hiver − Inédit

Michaël LONSDALE lit Victor HUGO • Jeanne fait son entrée

Aurélia LASSAQUE • Je porte un bracelet

Arthur H • Le son et la lumière − Inédit

Mâya DE FAY, musique de Vincent BONNEFOIS • Élise à la grise mine

Christian OLIVIER lit APOLLINAIRE • Le pont Mirabeau

Yves BONNEFOY • Poèmes

Stéphane BATAILLON • 1961 − Inédit

James NOËL • Les cigales − Inédit

Perrine GRISELIN • Le désespoir non plus

Juanito SANCHEZ • La Paloma de Pilar

Linda Maria BAROS • Je sors dans la rue avec l’ange − Inédit

Christian OLIVIER lit APOLLINAIRE • Les cloches version chantée

Stéphane BATAILLON • Prépare toi à la pluie − Inédit

Aurélia LASSAQUE • Chant traditionnel occitan – Donne-moi un nom

Alain BASHUNG lit Bernard De VENTADOUR • Chanter ne peut guère valoir

Victor BLANC • Catabase

Les frères SUAREZ-PAZOS & Sylvain CLÉMENT • Tomas Tranströmer

Arthur H • À cheval en rêve

Philippe JACCOTTET • Poèmes

Mâya DE FAY, musique de Quentin POURCHOT • Branlade de morue

Brigitte FONTAINE • Portrait de l’artiste en déshabillé de soie

Jean-Pierre VERHEGGEN • Inédits

 

Extrait : Les dix commandements du parfait petit curé djihadiste

Allah ! Allah faveur de l'obscurité naissante, tu te rendras sur les lieux où commettre ce que les infidèles appellent un attentat !

Allah ! Allah ronde tu relèveras la présence éventuelle de patrouilles de militaires ou de policiers armés jusqu'aux dents !

Allah ! Allah dérobée, quand toutes les chances seront de ton côté, tu placeras en catimini les charges explosives sous le châssis d'un véhicule à l'arrêt !

Allah ! Allah sauvette, tu t'éclipseras en quatrième vitesse, ou selon les circonstances !

Allah ! Allah douce, tu te fondras discrètement dans la foule pour te faire oublier !

Allah ! Allah minute près, tu régleras le dispositif de commande à distance pour tout faire péter !

Allah ! Allah bonne heure, tu déclencheras le mécanisme pour accomplir la mission héroïque dont le prophète t'a chargé !

Allah ! Allah claire fontaine, tu iras te mirer, fier de l'exploit que tu viens de réaliser !

Allah ! Allah salope, tu iras y laver ton cul et ton cerveau malpropres !

(Jean-Pierre VERHEGGEN, texte inédit, avec l’amicale autorisation de l’auteur)

 

[1] Adeline Defay, Emmanuelle Leroyer et Stéphane Bataillon.

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25 10 16

Lettre en abyme

 

_Dugardin.jpgC'est un des cadeaux de ma fille Sophie pour mon anniversaire ; je le partage avec vous ! Si nous avons une chose en commun, c'est bien le rapport « particulier » avec notre mère. Parfois facile, heureux, parfois moins. Les textes poétiques de « Lettre en abyme » de Marc Dugardin en sont une illustration superbe. Le livre est né de la lecture de «Carta a mi madre » (Lettre à ma mère) de Juan Gelman, poète argentin mort en 2014.

 

Dans la préface, Jacques Ancet note très justement : « Ce qui fait le prix de ce petit livre bouleversant, c'est la simplicité déchirée, déchirante d'une écriture qui tente, à travers douleur et séparation, de renouer un lien rompu, le lien primordial sans lequel vivre est un déchirement infini. »

 

Je vous propose trois courts extraits pour vous donner envie de partager avec l'auteur cette relation mise en mots (et en abyme) :

 

C'est enfantin ce que je vais écrire :

Je vois une joue, la marque des griffes

et les mots me viennent

comme d'un petit fauve

en attente d'être léché

 

Je t'ai écrit

comme si l'on avait inversé les rôles

pour dévider un peu de tendresse

sur l'écheveau de ta propre histoire

 

Parfois nous nous faisons plus légers

avec des chansonnettes où le loup

est tenu à l'écart

avec des syllabes douces

sur nos écartèlements

 

Comme l'écrit Marc Wetzel dans son blog "Traversées" : "Naître, n'est-ce-pas, comme deux convois synchros, avoir sa "correspondance" dans le tunnel premier d'un corps y engageant l'autre ? Quelle plus abyssale concordance de destins qu'une série de contractions ? Et qu'est-ce que la poésie, sinon un langage aux ordres de ses propres contractions ?" 

 

 

Jacques MERCIER

 

« Lettre en abyme », poèmes de Marc Dugardin, Edition Rougerie 2016, 80 pp. 13 euros.

 

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14 08 16

Un poète hallucinant...

Les Villages illusoires.jpgÉmile Adolphe Gustave Verhaeren, né à Saint-Amand dans la province d'Anvers (Belgique), le 21 mai 1855 et mort à Rouen le 27 novembre 1916, est un poète belge, flamand d'expression française. Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale proche de l'anarchisme lui fait évoquer les grandes villes et les villages dont il parle avec lyrisme sur un ton d'une grande musicalité. Il a su traduire dans son œuvre la beauté de l'effort humain. [1]

On ne saurait mieux dire, et c’est ce que confirme totalement le recueil intitulé Les Villages illusoires (1895), précédé d’extraits de Poèmes en prose (1887-1892) et de La Trilogie noire[ 2], paru à Bruxelles aux Impressions nouvelles dans la collection « Espace Nord » pour la commémoration prochaine du centenaire de la mort de l’écrivain.

« Verhaeren, broyeur de syntaxe, forgeur de formules qui marquent, cracheur de mots sonores qui disent l'écartèlement du monde, les massacres intérieurs, les paysages déchirés, les cervelles à la torture. Verhaeren aussi des vents marins, des plaines mornes et des villages où les hommes dans leur métier – meunier, cordier, fossoyeur, forgeron – grandissent aux dimensions du mythe... », écrit fort justement l’éditeur de l’ouvrage pour le présenter.

Qu’on en juge par l’extrait ci-dessous !

Bernard DELCORD

Les Villages illusoires - précédé de Poèmes en prose et de La Trilogie noire (extraits) par Émile Verhaeren, préface de Werner Lambersy, choix de textes et postface de Christian Berg, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, collection « Espace Nord », mai 2016, 223 pp. en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 9 €

 

Le passeur d'eau

 

Le passeur d'eau, les mains aux rames,

À contre flot, depuis longtemps,

Luttait, un roseau vert entre les dents.

 

Mais celle hélas ! qui le hélait

Au-delà des vagues, là-bas,

Toujours plus loin, par au-delà des vagues,

Parmi les brumes reculait.

 

Les fenêtres, avec leurs yeux,

Et le cadran des tours, sur le rivage

Le regardaient peiner et s'acharner

De tout son corps ployé en deux

Sur les vagues sauvages.

 

Une rame soudain cassa

Que le courant chassa,

À flots rapides, vers la mer.

 

Celle là-bas qui le hélait

Dans les brumes et dans le vent, semblait

Tordre plus follement les bras,

Vers celui qui n'approchait pas.

 

Le passeur d'eau, avec la rame survivante,

Se prit à travailler si fort

Que tout son corps craqua d'efforts

Et que son cœur trembla de fièvre et d'épouvante.

 

D'un coup brusque, le gouvernail cassa

Et le courant chassa

Ce haillon morne, vers la mer.

 

Les fenêtres, sur le rivage,

Comme des yeux grands et fiévreux

Et les cadrans des tours, ces veuves

Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,

Suivaient, obstinément,

Cet homme fou, en son entêtement

À prolonger son fol voyage.

 

Celle là-bas qui le hélait,

Dans les brumes, hurlait, hurlait,

La tête effrayamment tendue

Vers l'inconnu de l'étendue.

 

Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,

Planté dans la tempête blême

Avec l'unique rame, entre ses mains,

Battait les flots, mordait les flots quand même.

Ses vieux regards d'illuminé

Fouillaient l'espace halluciné

D'où lui venait toujours la voix

Lamentable, sous les cieux froids.

 

La rame dernière cassa,

Que le courant chassa

Comme une paille, vers la mer.

 

Le passeur d'eau, les bras tombants,

S'affaissa morne sur son banc,

Les reins rompus de vains efforts.

Un choc heurta sa barque à la dérive,

Il regarda, derrière lui, la rive :

Il n'avait pas quitté le bord.

 

Les fenêtres et les cadrans,

Avec des yeux fixes et grands

Constatèrent la fin de son ardeur ;

Mais le tenace et vieux passeur

Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,

Le roseau vert entre ses dents.

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Verhaeren...

[2] Les Soirs (1888), Les Débâcles (1888) et Les Flambeaux noirs (1891).

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27 04 16

Changement d'écriture... Un livre magnifique !

_marie noelle agniau.jpgQuelle écriture ! Cela faisait longtemps que je n'avais été emporté avec une telle force dans un livre. Mortels Habitants de la terre de Marie-Noëlle Agniau est une expérience littéraire que je vous conseille vivement.

C'est un texte, un récit incantatoire, un poème qui parle de la disparition de l'écriture cursive et la mise en écran du monde. De courts textes qui commencent par « Est une infrastructure » et ses variations : « Est une infrastructure humaine » ou « Est une infrastructure construite par l'homme et sa fenêtre », etc.

C'est inexplicable, indicible et justement n'est-ce pas cela le propre d'un poème ? Il faut le lire, le vivre, se laisser emporter par lui, son rythme, ses mots, ses répétitions, ses explosions et ses eaux calmes.

Un exemple : « Est une infrastructure humaine. Les lettres. Nous les avions mangées. Pendant la traversée. On avait faim. Et soif. »

Pour ceux qui croient que l'écriture « à la main », comme on disait « à la plume », résonne comme la fin de quelque chose, un naufrage, l'auteure répond : « La pureté. Au bout des doigts. On est tout propres ? On se détend. Sur une chaise longue. Avant que le navire ne sombre. Ne sombre pas. Passe juste à travers cascade ; de l'autre côté : c'est tout autre. On a modifié le corps. »

Et puis certains mots peu poétiques par nature le deviennent : « Pixellisée » ou « cristaux liquides »

Cela raconte si bien cette mondialisation que nous ressentons aujourd'hui : « Est une infrastructure lovée dans les airs et nulle part tout autour de la Terre. Nous ne vivons pour personne. Seulement pour les yeux de satellites humains.(...) Des paons mythologiques et le bleu des paraboles. »

Lisez cette description inouïe : « Une main tactile comme un écran. Je rends ma main. Je n'en ai plus besoin. Sa lenteur. Sa lenteur de main. Je la rends. Je la donne à la machine. Elle prend ma main. Ma main de petite fille. C'est tout comme. Comme une mère. »

J'adore tout cela et j'ai relu l'ensemble, ce que je fais rarement et à tort. « Est une infrastructure qui mord espace et temps ».

 Marie-Noëlle Agniau enseigne la philosophie. Elle écrit de la poésie et participe à des lectures publiques, à des projets collectifs d'écriture. La poésie, comme chez Nietzsche, est déjà pure philosophie. Merci pour ce bonheur !

 

Jacques MERCIER

 

« Mortels habitants de la Terre », Marie-Noëlle Agniau, Édition L’arbre à paroles, Collection IF, 86 pp. 10 euros. Maisondelapoesie.com Illustration couverture de Benjamin Monti

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06 03 16

Au fil de la mémoire

_colmant mémoire.jpgPhilippe Colmant publie beaucoup, des poèmes, et il a raison de s'exprimer et de faire partager ses frémissements de l'âme. Il a le goût des mots et celui du temps qui passe. « De mémoire longue », ce sont les échos du passé qui résonnent comme des pas dans le couloir du présent, comme le dit justement son éditeur. Le premier texte est, d'entrée de jeu, sublime :

A cette heure du jour

La lumière coud un velours

Comme crinière aux murs

Et l'arbre enflamme sa ramure

En couronne dorée.

 

Dans de beaux reflets mordorés,

Le soleil et la mer

fondent sous un feu éphémère,

Car la nuit va descendre.

 

C'est qu'il faut ramasser les cendres

Sur la terre sans voix

Dans son déshabillé de soie

(Nuit de soie)

 

J'aime qu'il ose faire rimer « volutes » avec « last minute ».

J'aime qu'il prenne position, le poète le peut et le doit : « De cette vie, il ne restera rien : Ni corps, ni coeur, ni ombre, à peine l'âme »

J'aime qu'il ose la sensualité : « Tu es la bouche vive/ Qui mord et qui embrasse/ Les seins offerts de l'aube »

J'aime qu'il me fasse rouvrir le dictionnaire pour y trouver la définition du mot « varangue » : une pièce de charpente d'un bateau.

 

Mais je voudrais aussi souligner les photos magnifiques qui soulignent, appuient le travail des mots par l'image. C'est une autre passion de l'auteur. Les réunir multiplie notre bonheur de lecture. Et puis, il reste à savourer :

Fatigué de traquer et tuer des chimères,

J'ai défriché en moi comme un lopin d'enfance

A cultiver tout seul dans le plus grand silence.

 

 

Jacques MERCIER

 

« De mémoire longue », Philippe Colmant, poèmes, éditions Demdel, 104 pp, 12 euros.www.demdel-editions.com

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02 03 16

À la recherche d’un temps perdu…

L'été de la rainette.jpgD’une grande subtilité, les 23 textes très courts que Corinne Hoex a rassemblés dans L’été de la rainette, un petit bijou de poésie pointilliste paru aux éditions Le Cormier à Bruxelles, commencent tous par : « Ce serait l’été », un incipit habile pour ces tentatives de retisser la toile d’un passé de petite fille enseveli dans les brumes de la mémoire et perdu dans les méandres d’un temps lointain.

Florilège :

 

« Ce serait l’été. Sous la table d’osier. À l’ombre de la nappe. Dans l’herbe où court une araignée brillante et noire comme un œil. L’été sous cette table parmi les écheveaux de soie de ton ouvrage. Ton premier point de croix. C’est là qu’il faut piquer.

Écheveaux en nattes. Cheveux en tresses. Rubans rouges papillonnant. »

 

« Ce serait l’été de tes cheveux coupés en frange. Des broderies sur ton col. Et de ta jupe à plis. L’été de l’oncle Armand qui raconterait des blagues et des bêtises au fond de ton oreille. Là où sa voix chatouille.

Frange lisse. Secrets de fourmis. »

 

« Ce serait l’été des lauriers blancs des lauriers roses. Derrière la remise le jardinier brûlerait les branches qui auraient trop poussé.

Crépitements. Flammes vives. Nous n’irons plus au bois. »

 

« Ce serait l’été pluvieux de la maison humide. L’été de la grenouille qui glisse sa tête verte entre les lames du volet. Une rainette dirait l’oncle Armand. Il faudrait faire un vœu.

Un vœu trois vœux dix vœux et sauter dans les flaques. Tes cheveux sentent la pluie dirait l’oncle Armand. »

 

« Ce serait l’été sous cette table. À l’ombre de la nappe. L’été où s’effiloche la soie solide de tes sept ans.

Fil brisé. Égaré au fond de ton oubli. »

 

Magnifique, non ?

Bernard DELCORD

L'été de la rainette par Corinne Hoex, Bruxelles, Éditions Le Cormier, mars 2016, 31 pp. en noir et blanc au format 14 x 19 cm sous couverture brochée en bichromie et à rabats, 10 €.

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