10 01 18

Le Goncourt des Lycéens

 " C'est long de faire resurgir un pays du silence, surtout l'Algérie"

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C'est un des romans forts et -phares de la rentrée de septembre. Doté du très convoité prix Goncourt des Lycéens, un prix de coeur, un prix de lecteurs, un prix qui ne trompe pas, L'Art de perdre profile, à travers trois générations, d'Ali, le Kabyle, à Naïma, la Parisienne, le destin d'une famille de Harkis.  Restés fidèles à la France, durant les événements, les "Harkis" furent mal accueillis en leur patrie-mère lorsqu'ils fuirent, au début des années '60,  'Algérie devenue indépendante. 

Ebranlée par le mutisme d'Hamid, son père, sur son passé algérien, Naïma entreprend la quête de ses origines, interroge l'histoire de sa famille paternelle. Une quête identitaire qui révèle avec une acuité sidérante, l'évolution d'un sentiment d'appartenance à une terre ancestrale et l'art.. de le perdre  - peut-être - s'en alléger, du moins, ou mieux encore s'apaiser,  sans en renier l'héritage,  pour prendre racine en une nouvelle terre, intégrer sa vision, ses moeurs, sa civilisation.

Le récit en est rendu sobre, factuel, par l'emploi de l'indicatif présent; l'interprétation nous en est laissée libre, semant en notre  esprit , les germes d'une réflexion identitaire,  les sésames d'accès à la civilisation française et le nécessaire respect des divergences culturelles: 

"Clarisse ne pose plus de questions. Elle laisse Hamid habiter son silence et elle essaie de s'en construire un, de taille équivalente. Soustrait à sa curiosité, il devrait se sentir mieux mais ce n'est pas le cas. La distance qu'elle a adoptée - qu'il l'a poussée à  adopter - l'angoisse. Il voudrait pouvoir lui demander de redevenir celle qui partageait tout mais il sait qu'il n'a rien à lui  offrir  en échange. Ils s'aiment en se tournant respectueusement autour."

Apolline Elter

L'art de perdre, Alice Zeniter, roman, Ed. Flammarion, août 2017, 510 pp

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06 11 17

Podcast avec Olivier Guez, Prix Renaudot 2017

Olivier Guez, disparition, josef mengele, interview, podcastLe Prix Renaudot 2017 a été attribué à Olivier Guez pour son roman La disparistion de Josef Mengele.

Un livre qui n'avait pas échappé à Nicky Depasse qui a reçu l'auteur il y a quelques semaines dans sa quotidienne sur Radio Judaïca dont voici le podcast intégral.


podcast
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Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, Grasset, août 2017, 240 pages, 18€50.

Olivier Guez, Nicky Depasse

26 10 17

D'une mère l'autre

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 C'est avec humour que Blandine Rinkel, attributaire de la Bourse découverte, décernée le 5 octobre par la Fondation Prince Pierre de Monaco, des mains de sa Présidente, S.A.R la Princesse de Hanovre (as Caroline de Monaco)  pour son premier roman, L'abandon des prétentions, souligna l'inadéquation apparente du titre...

Avec en point de mire, le portrait de sa mère, Jeanine, sexagénaire, frais retraitée,   Blandine Rinkel révèle, en effet, une belle plume, tantôt ciselée à la façon d'un orfèvre, tantôt déliée sur un mode plus récréatif . .et créatif , pétrie de métaphores inventives et d'un humour mâtiné de tendresse.

C'est qu'on a bien envie de la connaître, cette Jeanine, généreuse, loufoque, inattendue, "femme-oreille" qui apprend l'arabe sitôt sa retraite entamée, fait de sa cuisine fuschia un lieu d'écoute sociale et de confidences, administrant aux écorchés de la vie  force crèpes et cidre.

Il lui arrive d'être grugée mais la "douceur l'emporte toujours sur la méfiance." , de ne savoir que dire -  Jeanine, agitant vainement sa cuillère dans sa tasse sèche , fixait Moussa avec un regard compliqué, à la fois vide et grave, ignorant mais concerné".- mais elle se donne tout entière avec une candeur aussi jubilatoire que désarmante.

Une coeur simple? 

Oui mais sur un mode volontaire. Assumé.

Contre la tyrannie des ambitions, elle a préféré affiner sa part sensible : plutôt que les dîners à plusieurs, elle choisissait les tête-à-tête, au champagne qui frappe préférant le cidre doux ; plutôt que de s’inscrire au concours pour l’agrégation, qu’on lui conseillait de passer, elle apprit la peinture et effeuilla des livres d’histoire"

Sujet d'observation, d'étonnement, d"étude déconcertée pour sa fille, Jeanine jaillit de ce portrait dans toute la splendeur de son altruisme et d'une sagesse peu commune.

Elle devient oeuvre d'art,  mirée dans le regard adulte, pénétrant et aimant de la narratrice,  mue créatrice par une  sorte d'inversion de leurs autorités respectives 

"Peut-on en vouloir à quelqu'un de ne jamais en vouloir à personne

Une lecture subtile, drôle, bienveillante, bienfaisante .. hautement recommandée.

Apolline Elter

   L'abandon des prétentions, Blandine Rinkel, roman, Ed. Fayard, janvier 2017,  248 pp

Billet de faveur

AE :  Tout entière dévouée aux tiers, votre mère ne paraît pas avoir une grande estime d’elle-même. Ce n’est pas son propos ; Comment a-t-elle réagi à l’annonce de l’attribution du prix et de la bourse découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco ?

 Blandine Rinkel : - Jeanine n'a pas grande préoccupation de son propre ego, mais ça ne l'empêche en rien de se réjouir quand quelque chose de réjouissant et d'étonnant advient, comme l'obtention d'un prix - fusse un prix pour un livre dont elle est le centre. L'ironie joyeuse de ce prix décerné dans l'Opéra Garnier de Monaco pour un livre portant le titre  "L'abandon des prétentions" l'a amusée et émue,  elle voulait en savoir plus, sur la cette ville, ses humains, le Palais, les paysages, les protocoles et les cérémonies. Le réel est cocasse et porteur de mille histoires : l'obtention de ce prix en était une nouvelle, un récit à broder, une petite odyssée, et sur ce point, ma mère et moi sommes semblables, avides d'épopées minuscules comme celles qui grouillent partout à Monaco, donc sans hésiter : joie. 

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Blandine Rinkel  (au centre) attributaire de la Bourse découverte attribuée, ce 5 octobre dernier, par la Fondation Prince Pierre de Monaco

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06 11 14

David Foenkinos, Prix Renaudot 2014 : l'interview

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Il y a dix ans, je disais sur l'antenne de Nostalgie tout le bien que je pensais de ce roman miraculeux qu'est Le potentiel érotique de ma femme d'un certain David Foenkinos.

L'avenir a confirmé le bonheur que ce jeune auteur nous avait procuré avec des romans comme Qui se souvient de David Foenkinos ? et Nos séparations.

Puis vint la consécration publique avec La délicatesse et son million d'exemplaires vendus qu'il adapte lui-même, en compagnie de son frère, au cinéma. Le film avec Audrey Tautou et François Damiens atteint lui aussi la barre du million.

David Foenkinos est un habitué de l'antenne de Nostalgie (son passage lors de la sortie de son John Lennon fut mémorable) et on attend avec impatience de voir ce que Jean-Paul Rouve a fait de son roman Les souvenirs (avec Michel Blanc, Chantal Lauby et Annie Cordy), sortie en janvier 2015.

David Foenkinos était chez nous il y a quelques jours pour parler de Charlotte, un livre atypique qui va probablement redonner une certaine notoriété à une artiste peintre oubliée.

Ecoutez l'interview en cliquant sur ce lien

Brice Depasse

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28 12 13

Majeur - bouleversant - A lire à tout prix

téléchargement (1).jpgMea  culpa, Mea maxima culpa: il me faut l'avouer , je n'aurais sans doute pas lu Le quatrième mur, s'il n'avait obtenu le Prix Goncourt  des Lycéens .  

Ni Naissance (Yann Moix) du reste, qui remportait le Renaudot ; j'y aurais survécu...

Bouleversant, grandiose, beau,  sobre, majeur.. les mots me manquent pour qualifier ce chef d'œuvre d'humanité,  d'amitié, de plume, de guerre  et de paix. Un roman qu'il faut  lire à tout prix, Sorj Chalandon : MERCI!

Nœud de l'intrigue : un serment d'amitié. Tandis que Sam,  résistant grec, juif de Salonique se meurt d'un cancer,  Georges  (Sorj ?) ,le narrateur, promet à son ami de mener à terme le projet de sa  (fin de) vie : donner à Beyrouth, en guerre – nous sommes en 1982 –, une représentation d'Antigone de Jean Anouilh qui produira une troupe hétérogène, syncrétique, chrétienne, chiite, musulmane, palestinienne, druze ... en une parenthèse sublime et utopique, de paix. L'occasion pour le jeune idéaliste de confronter sa révolte soixante-huitarde, gauchiste, ses préjugés en matière de conflit israélo-palestinien, à la réalité fracassante et absurde de la guerre.

 "Alors, je lui ai raconté Anouilh. Je lui ai avoué Samuel. J'ai expliqué que mon ami avait eu l'idée de voler deux heures à la guerre, en prélevant un cœur dans chaque camp."

"Le quatrième mur, c'est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public."   Rempart imaginaire  d'une scène qui sépare la fiction de la réalité, qui doit protéger les personnages du trac, du public, il lui arrive de s'effondrer sur les acteurs. La guerre le veut, qui l' érige parfois infranchissable, irrémédiable couperet entre les populations en paix et celles qui connaissent la guerre.  La découverte de la violence, des exactions sordides et atroces empêchera Georges de vivre normalement parmi les siens à son second retour du Liban.

 " Il ne manquait plus que moi pour faire nous"

Mise en scène, analyse actualisée d'une Antigone créée par Jean Anouilh au plus sombre de la Seconde Guerre mondiale , Le quatrième mur lui donne un souffle nouveau, puissant, époustouflant.

Le style est maîtrisé, soigné,  fluide, imagé, dense et percutant. Simplement grandiose.

Un chef d'œuvre, je l'affirme.

Apolline Elter

Le quatrième mur, Sorj Chalandon, roman, Ed. Grasset, septembre 2013, 332 pp, 19 €

 Billet de ferveur

AE :  Le théâtre est-il lieu de résistance ?   Albert Camus, Jean Anouilh… le voyaient comme un vecteur d’idéaux.

 Sorj Chalandon : Je ne sais s’il est un lieu de résistance. Aucune réplique théâtrale  n’obligera jamais un fusil à se taire. Mais  le théâtre est un autre moyen de raconter la vie et de rester en vie. Monter Antigone à Beyrouth, pour Georges et Sam, est un acte majeur :  Obliger chaque camp ennemi à offrir non un combattant à la guerre, mais un acteur à la paix. Que la pièce soit jouée ou non n’est pas au cœur de cette tragédie. L’essentiel est que des hommes de bonne volonté aient tenté de le faire

AE : Avez-vous connu, rencontré Jean Anouih ?

Sorj Chalandon : Son travail, oui. L’homme, non. Dans ce livre, il offre à Georges une lettre de recommandation pour jouer son Antigone à Beyrouth. Ce fait est de pure fiction. Mais la fille de l’écrivain, très émue par ce texte, m’a dit qu’un tel geste aurait pu être celui de son père.

AE : Le quatrième mur, c’est aussi celui que franchit Georges et qui rend son retour à la paix, parmi les siens,  impossible ?

Sorj Chalandon : Oui. Au-delà du mur invisible qui protège les acteurs des spectateurs au théâtre, j’ai envoyé Georges traverser le mur qui sépare le paix de la guerre, puis la vie de la mort. Georges est un emmuré. Je voulais qu’il ne revienne pas. Contrairement à lui, j’ai fait le chemin inverse, traversé le mur qui me ramenait à la vie et à la paix. Mais ici, il n’y avait plus de place pour deux. 

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01 12 12

Prix Renaudot

Béni soit Jean-Marie G. Le Clezio, qui de sa hotte providentielle, sortit ce joyau de lecture, consacré illico Prix Renaudot. La petite histoire révèle que, surprise par l'attribution, Scholastique Mukasonga crut d'abord à un canular, avant que de sauter dans le premier train en direction de Paris..

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"La mère supérieure prit enfin la parole. Elle souhaita la bienvenue à toutes les élèves et particulièrement à celles qui entraient pour la première fois au lycée. Elle rappela que le lycée Notre-Dame-du-Nil était destiné à former l'élite féminine du pays, que celles qui avaient la chance d'être là, devant elle, devaient devenir des modèles pour toutes les femmes du Rwanda (...)"

Perché à quelque 2500 mètres d'altitude, en retrait altier de la capitale rwandaise et de ses tentations,  le pensionnat chrétien Notre-Dame-du -Nil accueille des jeunes Rwandaises issues de familles cossues. En ce début des années '70, un quota frappe déjà d'ostracisme la minorité tutsi, limitant à 10 % l'accès des jeunes filles à l'internat. Ce ne sera hélas, que le début des humiliations et sévices qu'elles subiront, rappelant à plus d'un triste égard, les prémices d'un autres génocide historique.

" Eh bien moi, je vous le dis, les Tutsi, c'est comme les Juifs, il y a même des missionnaires, comme le vieux père Pintard, qui disent que ce sont vraiment des Juifs, que c'est dans la Bible." 

 La subtilité et la force du roman de Scholastique Mukasonga est qu'elle distille, à travers le quotidien naïf,  pétri d'idées reçues et attachant, de collégiennes et un récit percutant, parfois cruel et dérangeant mais aussi empreint de fraîcheur, d'humour, de couleur locale et de traditions ancestrales, les éléments qui rendront , vingt ans plus tard, le massacre, inéluctable.  Survivante d'une famille tutsi décimée, l'écrivain lui  rend un hommage digne, bienveillant,  marquant...aristocratique.

Une lecture majeure de l'année

 Apolline Elter 

Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, roman, Ed. Gallimard, février 2012, 228 pp, 17,9 €

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17 11 12

Prix femina du roman étranger

url.pngPrêtant sa plume à un collectif imaginaire de femmes,  la romancière américaine d'origine nippone,  évoque l'immigration, au début du vingtième siècle, de Japonaises promises à des compatriotes installés en Californie.

" Sur le bateau nous avions emporté dans nos malles tout ce dont nous aurions besoin dans notre nouvelle vie: un kimono de soie blanche pour notre nuit de noces, d'autres en coton coloré pour tous les jours, de plus discrets pour quand nous serions vieilles, et puis des pinceaux à calligraphie, d'épais bâtons d'encre noire, de fines feuilles de papier de riz afin d'écrire de longues lettres à notre famille, (...)la poupée avec laquelle nous dormions depuis que nous avions cinq ans, (...) le miroir d'argent donné par notre mère, dont les dernières paroles résonnaient encore à notre oreille. Tu verras: les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes."

La candeur, la naïveté des attentes et des questions qui tarabustent les jeunes femmes cèdera la place à la réalité parfois brutale et dure de leur nouvelle vie et des compagnons imposés.

"Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n'y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tort."

Réduites à un labeur de champs, de bonnes et même de prostitution, la plupart de ces femmes se résigneront avec une abnégation ethnique à cet esclavage implicite. La guerre viendra qui mettra la communauté au ban de la société et  parquera  les hommes dans la "sécurité"  de camps d'internement.

C'est sur cette note de silence que s'achève ce singulier - et poignant - récit d'un destin pluriel.

AE

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, trad. de l'américain par Carine Chichereau, Ed. Phébus, 144 pp, 15 €

 

15 11 12

La parole aux Congolais

url.jpgDoté du Médicis du l'essai - une récompense justifiée - l'ouvrage, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin (un label) trace de façon minutieuse, honnête et abordable,  le destin complexe  et souvent violent de notre ancienne colonie africaine.

"Quand j'ai envisagé il y a six ans d'écrire, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo, un livre sur l'histoire mouvementée du pays, non seulement à l'époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l'ère précoloniale, j'ai décidé que cela n'aurait de sens que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible."

Le propos est campé. Archéologue de formation, fils d'expatrié post-colonial,  David Van Reybrouck attache "une grande valeur aux informations non textuelles" , intégrant d'innombrables entretiens, sur place -avec des "témoins ordinaires "-  et la consultation de milliers  documents,  dans la perpective d'une histoire globale.

"La nouvelle de la traversée de Stanley fit en Europe l'effet d'une bombe. Le roi Léopold [II] comprit aussitôt que Stanley était l'homme qu'il lui fallait pour réaliser ses ambitions coloniales."

Focalisé sur un siècle et demi d'Histoire congolaise - en gros la période de 1870 à 2010 - l'essai autopsie celle-ci sous forme de  tranches, éclairées chacune d'une tonalité particulière. Dénué de tabous, exempt de concessions, il assied, de la sorte, les dirigeants  et missionnaires de tous bords, au banc d'un tribunal historique sobre et précis.

Le propos, de 600 pages, est assorti d'un index, utile et d'une justification des sources.

Un travail édifiant; une lecture qui ne l'est pas moins.

AE

Congo, une histoire, David Van Reybrouck, essai, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Actes Sud, sept.2012, 712 pp, 28 €

14 11 12

Yersinia pestis

 

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Comme nous tous, Yersin cherche le bonheur.

 

Sauf que lui, il le trouve.

Deuxième volet de notre survol des (grands) prix littéraires, nous nous penchons sur le roman à large portée historique de Patrick Deville, attributaire, notamment, du Prix Femina 2012 (proclamé, le lundi 5 novembre)

 " A la mort de Pasteur, la petite bande des apôtres laïcs essaime sur tous les continents et ouvre des Instituts, répand la science et la raison. Ils ne cessent de s'envoyer des courriers d'un bout à l'autre du monde au hasard des navires en partance. Des lettres écrites d'un jet à la plume, dans la langue positiviste de la Troisième République à la syntaxe impeccable. S'ils ne sont pas tous des Michelet au moins des Quinet. Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel"

Jeune prodige du cercle de Louis Pasteur, le Suisse Alexandre Yersin découvre en 1894  le bacille de la peste - yersinia pestis - et par la suite, le vaccin pour s'en prémunir.  Mais il est un électron libre, qui refuse de se fixer en France ou dans un quelconque institut, lui qui ne rêve que de voyages et d'explorations. C'est ainsi qu'il découvre Nha Trang, bourgade d'Indochine dont il fera son paradis terrestre.

" Dans n'importe quelle entreprise on l'accuserait d'inconstance. Il a derrière lui ses travaux sur la tuberculose et la diphtérie. Il est un savant adoubé par Pasteur, un excellent médecin de bord. Yersin a déjà gagné qu'on ne vienne pas trop l'emmerder."

Documenté aux sources de la correspondance que Yersin entretenait avec sa mère, Fanny  et sa soeur, Emilie et des archives de l'Institut Pasteur, le récit de Patrick Deville sort de l'ombre un être qui a soigné davantage de patients que sa mémoire...Il brosse sa vie à rebours, au départ de son dernier vol, en mai 40 qui lui fait quitter définitivement la France. L'emploi de l'indicatif présent imprime au récit une tonicité appréciable.

Roman remarqué de la rentrée littéraire - il était en lice pour plusieurs des grands prix -  mise en perspective des événements sur le ligne du temps, Peste & Choléra revêt, entre autres qualités, un réél intérêt historique.

AE

Peste & Choléra, Patrick Deville, roman, Ed. Seuil, août 2012, 225 pp, 18 €

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13 11 12

Qui a tué Nola Kellergan?

9782877068161.jpgSorte de roman-gigogne, de mise en perspective abyssale (pensez aux boîtes vache-qui-rit, qui présentent une vache qui rit, arborant à son oreille une boîte vache-qui-rit laquelle arbore une boîte vache-qui-rit, et se décline ainsi en  une suite infinie...) , le roman du jeune auteur genevois déroule le long  fil d'écriture d'un jeune romancier à succès - Marcus Goldman - en proie à une abyssale panne d'écriture...

Il s'en va retrouver Harry Quebert, son professeur d'Université, ami et maître à penser, qui lui inculque, en exergue de 31 chapitres numérotés à rebours, les précepts de l'écriture vraie.

 " Au fond, Harry, comment devient-on écrivain?

- En ne renonçant jamais"

" Les mots sont à tout le monde, jusqu'à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un vrai écrivain."

La quête se double d'un drame, trame d'un thriller ficelé de multiples rebondissements: Harry Quebert est tout bonnement soupçonné d'avoir tué, trente-trois ans auparavant, Nola Kellergan, une jeune fille de quinze ans, dont il était éperdument amoureux.

Pris au jeu d'une enquête et de retournements de situations habilement rythmés, Marcus Goldman entreprend de disculper son mentor, recouvrant de la sorte la fièvre d'écriture dont il avait été privé.

"Le danger des livres, mon cher Marcus, c'est que parfois vous pouvez en perdre le contrôle.  Publier, cela signifie que ce que vous avez écrit si solitairement vous échappe soudain des mains et s'en va disparaître dans l'espace public"

Affrontant les écueils d'une telle entreprise et de nombreux détracteurs,  le narrateur saisit le lecteur aux rets d'un imbroglio à traction capillaire légèrement excessive...Mais comment en vouloir à l'écrivain qui vous tient en haleine quelque 670 pages durant....

"Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé"

Ne boudons dès lors pas le plaisir d'une lecture plaisante même s'il ne répond pas d'emblée à notre conception des palmes académiques.

 La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker, roman, Editions des Fallois / L'Age d'Homme, août 2012, 670 pp, 23 €