26 10 17

Sabine

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"Ma mère n'était pas un exemple. Simplement une personne singulière, d'une joie et d'une puissance de vie admirables. Son souvenir m'accompagne. Qu'il accompagne le lecteur de ce livre, en lui faisant penser à d'autres êtres de cet ordre, et je serai content."

 A Sabine Sobczac, sa mère, décédée début juillet 2016, Stéphane Audeguy rend le plus digne des hommages, traçant sa vie, ses deux mariages et son portrait, sous forme d'une "tendre élégie", mâtinée d'humour mais surtout d'amour.

 Troisième de fratrie, l'écrivain a conscience d'avoir été désiré "fille"; il analyse finement  les répercussions de cette espérance déçue dans les rapports avec sa mère et son propre avènement à l'écriture.

 Des noms successifs de Sobczak, Audeguy et Julienne qui structurent l'histoire de  cette mère et les parties du récit,  jaillit son prénom de "Sabine" , chapeau de la quatrième et dernière partie ,  voie d'accès à la femme, à  son être intime.

Ce faisant, et c'est le motif du titre, de la publication, Stéphane Audeguy, entend, par le biais de la sienne, rendre hommage à toutes les mères singulières. Les nôtres.

 Un enfant admire sa mère; cela n'est rien.Elle se trouve, rétrospectivement, mériter cette admiration ?  Voilà qui est un peu mieux. Et si je me permets de l'évoquer publiquement, c'est pour celles à qui elle ressemble, et pour saluer leur courage

Une mère, Stéphane Audeguy, élégie, Ed. du Seuil, sept. 2017, 160 pp

 

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10 10 17

Quel bonheur que la découverte de "Chacun son Chat!" de Geluck

chat.jpgCe que je pourrais vous dire d'enthousiasmant pourrait vous paraître exagéré, puisque Philippe Geluck est mon ami, et pourtant ce nouvel album du Chat (le 21e!) « Chacun son Chat » me semble le meilleur, le plus abouti, le plus varié, le plus profond et le plus drôle !

Je pourrais analyser et détailler, comme je le faisais quand j'interviewais Philippe sur antenne à pareille occasion, mais je me suis donné le bonheur de ne pas prendre de notes en découvrant hier soir l'album : simplement sourire, rire, réfléchir. Et me dire souvent, comme toujours : « Bigre ! C'est une réflexion drôle d'une telle évidence, j'aurais dû la trouver, mais lui, il trouve ce trait avant nous et c'est ça son génie ! »

Déja la page de titre avec cette déclaration (hommage à Barbara) : « Ma plus belle histoire d'humour... C'est vous ! »

Cette si touchante allusion à Goscinny et Uderzo qui occupe toute la première page : « Nous sommes en 2017 après J.-C. Le monde entier est envahi par une sorte de morosité bien compréhensible. Le monde entier ? Pas vraiment ! Un petit pays résiste encore et toujours à la déprime générale... »

"Allez !", comme on dit trop souvent en télévision pour accélérer artificiellement le rythme d'une émission, allez, encore quelques textes pour vous donner le ton de l'ouvrage (Ils prendront place dans mes phrases très matinales ces jours prochains!):

« Les ennuis de mes amis sont mes ennuis »

« Rien ne sert de courir, surtout si c'est dans le mauvais sens... »

« S'il y a une autre vie après la vie, j'aimerais qu'on m'explique quel est l'intérêt de mourir ? »

Une dernière ?

« Si tu y réfléchis un peu, tu constateras que dans ta vie, tu auras passé plus de temps avec tes lunettes qu'avec tes enfants ! »

 

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Jacques MERCIER

 

Chacun son Chat, Philippe Geluck, 48 pp, 22,6X30,5 cm, Edition Casterman ou Geluck.com 11,50 ou 11,95 euros.

 

Écrit par Jacques Mercier dans B.D., Belge, Humour, Jacques Mercier, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

04 10 17

A quatre mains

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"Nous avons choisi le point de vue de la vie pour raconter celle de Gabriële Buffet"

 Et c'est en effet un portrait particulièrement vivant de leur arrière-grand-mère, Gabriële Buffet (1881-1985) que tracent, à plumes chorales, parfaitement synchronisées,  les soeurs Berest, Anne et Claire.

Jeune fille indépendante, musicienne avertie, Gabriële vit à Berlin, en ce XXe siècle débutant. Elle rencontre l'artiste- peintre d'origine cubaine Francis Picabia, au cours d'un déjeuner familial. Riche, fantasque,  gâté,  amateur de voitures, ..  Francis Picabia (1879-1951) trouve en Gabriële, l'interlocutrice, la muse, la protectrice dont il ne pourra se passer, toute sa vie durant, même s'il multiplie les frasques et infidélités d'une union matrimoniale contractée en 1909.

A l'âge de 27 ans, Gabriële sacrifie sa carrière musicale - prometteuse -  à celle de son mari.Ce sera au même âge que  Vincente Picabia, leur fils cadet, mettra fin à séjours quelques décennies plus tard.. Il était le grand-père des narratrices.

Le couple est insolite, aussi indépendant qu'interdépendant. Son histoire nous mène de Paris à New York, en passant par la Suisse, au coeur des liens tissés avec Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, Tristan Tzara et les mouvances avant-gardistes de la première moitié du XXe siècle.. Un curieux marché, conclu avec Germaine Everling, maîtresse de Francis Picabia, porte, un temps, le ménage à trois personnes..

La séparation qui advient peu après (en 1919)  n'entamera jamais les liens d'un duo décidément singulier.De son côté, Gabriële  "retournera à New York où elle vivra enfin une relation amoureuse exclusive avec Marcel Duchamp" 

Un récit de vie - plus que centenaire - captivant

Apolline Elter

Gabriële, Anne et Claire Berest, récit, Ed. Stock, août 2017,  450 pp

20 09 17

Un certain questionnaire

9782234075696-001-T.jpeg "  Je  n'oublie pas qu'à l'origine de mon projet il y a cette interrogation: le «question- 
naire de Proust» est toujours présenté et analysé seul. Qu'en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères? Est-il vraiment si exceptionnel? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux?" 

C'est à une démarche inédite,  partant, primordiale, que se livre Evelyne Bloch-Dano, biographe chère à notre blog: analyser les réponses de Marcel Proust à ce "fameux" questionnaire -  qui portera son nom même si l'écrivain n'en est pas le concepteur - dans le contexte exact de sa rédaction et d'une datation portée au 4 septembre 1887. Marcel Proust avait seize ans quand il remplit aimablement l'album " Confessions" que lui tendait sa jeune amie, Antoinette  fille de Félix Faure, futur Président français. Les questions étaient rédigées en anglais -  souvenez-vous, nous l'avons évoqué:  Camille Claudel se prêtera elle-même, avec facétie,  au jeu de questions que lui soumet son amie anglaise Florence Jeans, fin des années '80.  Marcel Proust y répond en français avec une maturité qui d'emblée le distingue des camarades de son âge  et de leurs questionnaires passés sous la loupe vigilante de la biographe.

L'enjeu de l'enquête, longue et minutieuse, est donc de taille qui nous permet de discerner la singularité qu'affiche l'adolescent Proust et les germes de thèmes que nous retrouverons dans La Recherche.  C"'est certain, ces réponses sont formulées à une période-clef, capitale,  de son évolution: celle d'un adolescent bousculé par ses condisciples et les questions identitaires, sexuelles qui le taraudent.  Nous devons à André Berge,  fils d'Antoinette Faure, la découverte providentielle, en 1924,  de l'album de sa mère et la confirmation par cette dernière de l'auteur du questionnaire.

Quelques années plus tard, Marcel Proust répondra à un second questionnaire qui paraîtra sous la forme de Confidences de salon. Le fac similé en est reproduit en fin d'essai.

Nous associant à une démarche - et ses tâtonnements- empreinte de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, Evelyne Bloch-Dano nous ouvre une voie d'accès fondamentale à la jeunesse de Marcel Proust.

Apolline Elter

Une jeunesse de Marcel Proust- Enquête sur le questionnaire,  Evelyne Bloch-Dano, essai, Ed. Stock, septembre 2017, 288 pp

 

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14 09 17

Amedeo et Jeanne

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"Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde, entièrement aspirés pour n'exister qu'immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani"

             Un récit court pour épouser de l'intérieur la courte vie de Jeanne Hébuterne ( 1898 - 1920) compagne et muse d'Amedeo Modigliani, tragiquement interrompue, par défenestration, le 26 janvier 1920. Amedeo s'est éteint l'avant-veille, frappé par une méningite tuberculeuse. Enceinte de huit mois accomplis, Jeanne se jette du  cinquième étage de l'appartement de ses parents, rue Amyot

             Née le 6 avril 1898, à Galluis,  au sein d'une famille de petite bourgeoisie catholique,  Jeanne suit des cours de peinture à l'académie Colarossi, dont la section sculpture a accueilli la jeune Camille Claudel  bien des années auparavant. Son frère André, peintre paysagiste,  au front, en ce début de 1917, l'a introduite parmi les artistes de Montparnasse. Jeanne y rencontre Amedeo, le coup de foudre est immédiat.  La "gentille fille sage" à son papa ne résiste pas à cette renaissance qui la propulse nue sous le regard d'Amedeo Modigliani,  ce 16 février 1917

             Fondue en Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaïm se substitue à la protagoniste, adoptant le "je"  du journal intime, de la confidence, intégrant çà et là l'intervention "off"  d'André, la voix moralisatrice qui la ramène à la réalité et qui s'estompe au fil des mois.

La jeune femme restée trop bourgeoise aux yeux de son amant, devenue gitane à ceux de ses parents, mène une vie de bohême et souvent de misère au sein d'une avant-garde artistique par trop imbibée d'alcool

              "Mes phalanges raides agrippent la pierre granuleuse du parapet. Une pellicule de neige s'est déposée au fil de la nuit. Le tic-tac de l'horloge rythme le va-et-vient de mon corps au-dessus du vide. "

 Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia ELKAÏM, roman, Ed; Stock, * août 2017,  248 pp

 

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13 09 17

Saluud-rski

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 La séquence chronologique des chroniques, offre parfois de bien troublantes confrontations.  

Après avoir évoqué, la semaine passée, le personnage lumineux de Charlotte Delbo (Je me promets d'éclatantes revanches, Valentine Goby) , je vous propose de passer de l'autre côté de la barrière - je vous préviens, ce n'est pas confortable - et de nous glisser dans le mental d'un vrai salaud, j'ai nommé Léon Sadorski, inspecteur principal adjoint chef du Rayon juif de la 3e section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux.

D'aucuns reconnaîtront en ce sinistre personnage l'inspecteur consciencieux, fonctionnaire- modèle de L'Affaire Léon Sadorski (Romain Slocombe, Ed. Robert Laffont, août 2016) lequel est investi d'une double mission en ce début du mois de juin 1942: veiller à la stricte observance du port de l'insigne juif - en application de la circulaire n° 140-42 du 6 juin 1942 - et retrouver les auteurs d'un attentat perpétré dans un café.

" Sadorski n'aime  pas plus les amis des Juifs que les vrais Juifs. "

S'il est instructif de cerner, de l'intérieur, la logique antisémite, pétainiste, anti-communiste et la puissante désinformation qui induisaient une certaine "orthodoxie" française, l'intrusion dans le mental pervers de Léon Sadorski rend la révélation de ses exactions particulièrement dérangeante.  D'autant qu'il use de son statut pour assouvir ses pulsions sexuelles, flirter avec la pédophilie et la confiance absolue que lui voue Julie Odwak, une jeune fille juive de 15 ans. Qu'il se fait passer pour un résistant.

Et le lecteur de se voir confirmer le rôle actif, zélé  des milieux pétainistes dans la dénaturalisation de leurs concitoyens et les rafles abjectes dont la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942.

Une lecture dont on ne sort indemne

Un véritable exercice d'équilibriste dans le chef de son auteur.

L'accomplissement  utile d'un devoir de mémoire.

A. Elter

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski, Romain Slocombe, roman Ed. Robert Laffont - coll. La bête noire - août 2017, 592 pp

 

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09 09 17

Gabrielle ... Sidonie

NEO.jpgSommes-nous au coeur d'une imposture littéraire? 

La célèbre Sidonie Porel, pressentie pour l'attribution du  prix Nobel de Littérature - ne cherchez pas,  elle n'a pas existé - est-elle bien l'auteur de la saga magistrale, Les Deux France ou s'est-elle approprié le fruit d'un travail de couple, après éviction de  Léon Drameille, son amour de jeunesse.

C'est la question qui parcourt le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves, bien vite taraude le lecteur.

Pourquoi Léon Drameille rompt-il un long silence, en ce début de l'année 1955 , entreprend-t-il Gabrielle Valoria, une inconnue, d'un véritable feuilleton épistolaire?  La jeune femme traîne une " culpabilité fantôme '  depuis la Libération, depuis qu'elle a vu exécuter son père Enrique , condensé expiatoire du comportement de ses pairs.  Elle assume  aussi de lourds soucis financiers et la charge de son jeune frère, Simon..

C'est beaucoup pour une seule personne , fût-elle la protagoniste du récit

Alors Léon Drameille lui propose contrat: Gabrielle doit entrer en contact avec Sidonie et la démasquer. Aussi aisé qu'un numéro de haute voltige

Oui mais...

Réalisant que Gabrielle est la fille d'un de ses anciens amants, Sidonie lui propose à son tour un " contrat affreusement malhonnête" à savoir rédiger sa biographie.

Voici notre protagoniste investie d'une mission d'agent double 

Il va falloir jouer serrer, d'autant que Marie, la bonne de Sidonie, ne voit guère d'un bon oeil l'incursion de la biographe en la " Cour de Rohant."

D'autant que la personnalité de Sidonie est fascinante, envoûtante...

Que le lecteur fasciné, subjugué,... se laisse prendre aux rêts d'un récit addictif,  doté de rebondissements savamment dosés et d'une tension dramatique imparable.

Personnages vrais et  de fiction - on croit reconnaître Colette sous certains traits d'une Sidonie dont elle partage, avec Gabrielle, le prénom  - se côtoient et s'affrontent, à la grande jubilation de l'auteur..et du lecteur.

 Apolline Elter

La gloire des maudits, Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 528 pp

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06 09 17

Le génie du coeur

Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie.
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; 

 s'exclame le jeune Alfred ( de Musset 1810-1857) dans une de ses Premières poésies, adressée à un mystérieux Edouard B.Frappe-toi-le-coeur.jpg

Un (presque) hémistiche que la célèbre romancière fait sien, projetant le lecteur au...coeur d'un des romans les plus impitoyables qu'elle ait écrits.

Un roman qui commence tel un conte de fées, autour de Marie, une jeune beauté provinciale de 19 ans - en 1971 - convaincue que ses atouts la destinent  à un avenir aussi jouissif que la jalousie qu'elle suscite en son entourage.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence." 

Mariée un peu trop hâtivement à Olivier,  jeune et beau pharmacien du cru, Marie accouche tout aussi prestement d'une ravissante Diane et d'une indifférence abyssale envers le fruit de ses entrailles.

" C'est fini . J'ai 20 ans et c'est déjà fini. Comment la jeunesse peut-elle être si courte "

Et la jeune femme de développer, en même temps qu'un certain bovarysme,  une insidieuse et féroce jalousie envers sa délicieuse petite fille, laquelle nourrit  a contrario envers sa "déesse"-mère un sentiment d'amour absolu.

Les naissances de Nicolas mais surtout de Célia que Marie étouffe d'un amour démesuré vont exacerber le sentiment d'injustice, la souffrance infligés à son aînée:

"  Diane cessa d'être un enfant à cet instant. Pour autant, elle ne devint ni une adulte ni une adolescente: elle avait 5 ans. Elle se transforma en une créature désenchantée dont l''obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle."

 Peut-on survivre à une telle carence affective, à un tel manque d'amour maternel? 

La réponse est oui.

Devenue cardiologue, Diane offre ses brillantes aptitudes au service d'Olivia Aubuisson, maître de conférences dont elle booste la carrière, tandis qu'elle emploie tout son coeur à entourer celui de Mariel Aubuisson, la fillette chêtive et délaissée du futur professeur de cardiologie.  La boucle de l'enfant trop peu, si mal aimé est ainsi scellée, celle de la jalousie aussi et des relations hautement toxiques dont Diane est l'inévitable cible.

Il est des coeurs frappés d'aucun génie

Qui dans leur vaine béance

N'offrent de nid qu'à la jalousie

Ou la cruelle indifférence.

Apolline Elter

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 170 pp

02 09 17

Le déjeuner du 22 mai...68

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

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29 08 17

Lau-thilda

titre_183.gifLaurent est femme.  Une femme est en lui qui se prénomme Mathilda. Laquelle s'épanouit quand elle se travestit, se produit au Zanzi.

Cependant Laurent est marié - à Solange - il est père de famille - Thomas, seize ans et Claire, treize ans - et mène une carrière de cadre de la plus classique facture.

Alors il réprime de toutes ses forces les tensions croissantes qui le minent, le mal-être de sa condition masculine.

Mais on ne peut sans cesse endiguer le flux de pulsions identitaires; sans doute vaut-il mieux les affronter au grand jour, les confronter aux réactions de son entourage, miser sur leur amour source de compréhension..

C'est le chemin de croix et de foi que parcourt Laurent, qui le mène à  l'expression de Mathilda.

"Une extase qui le transporte, coeur battant, en son point cardinal là où Mathilda pousse un cri."

De cette écriture sobre, mélodieuse qui est sa signature, Léonor de Récondo explore avec tact, justesse,semble-t-il  et subtilité, le phénomène de la transsexualité et l'incompréhension première et primaire d'un entourage qui n'y est pas préparé.

Point cardinal, Léonor de Récondo, roman, Ed. Sabine Wespieser, août 2017, 228 pp

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